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Quand les colombes disparurent ou l'Histoire de l'Estonie, un pays cher à Sofi Oksanen

Cécile Pellerin - 17.06.2013

Livre - Estonie - communisme - 2nde guerre mondiale


Le lecteur français de Sofi Oksanen, après trois romans,  ne peut plus ignorer désormais ce petit pays balte, sa situation géographique, sa proximité avec la Finlande et les liens historiques qui le rattachent encore à la Russie et à l'Allemagne malgré son indépendance en 1991.  L'Estonie, un pays où plusieurs minorités se côtoient  encore aujourd'hui, où l'Histoire complexe et mouvementée, les occupations successives ont façonné un peuple respectueux de l'étranger, imprégné depuis longtemps d'une culture européenne.

 

L'histoire nouvelle que raconte Sofi Oksanen dans ce présent roman se lit à travers le destin de deux cousins, Roland, le juste et Edgar, le traître. En 1941, ils désertent l'Armée rouge pour lutter avec la résistance estonienne. Mais les Allemands envahissent leur pays. Si Roland poursuit sa lutte indépendantiste, Edgar se range bien vite du côté des nazis, (« Hitler, le libérateur ») devient un ardent défenseur de l'occupant, accepte même de rédiger un rapport sur la question juive, jusqu'à ce que l'Estonie redevienne soviétique. En 1963, sous un autre nom, Edgar se retrouve écrivain officiel de l'Histoire de l'Estonie selon les principes établis par le KGB, falsifie l'Histoire sans relâche ni honte, s'invente une existence, à l'écart de sa femme, Juudit, le troisième personnage du roman.

 

Un portrait de femme écartelée entre un mari qui ne l'a jamais honorée (« En public, le mari avait l'attitude d'un époux exemplaire : il donnait le bras et lui baisait souvent la main – voire les lèvres s'il était d'humeur badine -, mais son comportement changeait dès qu'ils étaient seuls. ») et un officier allemand dont elle tombe éperdument amoureuse et pour lequel elle accepte d'agir. « Elle s'éprenait d'autant plus fort d'Hellmuth qu'il écoutait ses opinions et lui confiait des responsabilités […] Elle était devenue sa secrétaire particulière. » Partagée également entre l'amour de son pays, exprimé à travers sa relation avec Roland, l'anti-Allemand et l'anti-Soviétique, et les activités de résistance auxquelles elle participe et son désir de fuite, inatteignable. « Pourquoi laissait-elle la vie perdue de Roland détruire la sienne ? »

 

A travers ces trois personnages et une construction assez complexe, rythmée par une alternance équilibrée de deux périodes historiques (1941-45 et 1963-65), en passant  également avec aisance du "je" au "il ", Sofi Oksanen raconte l'Histoire de son pays, de ce peuple maltraité et meurtri par deux occupations.

 

Entre fiction et réalité (le personnage d'Edgar aurait été inspiré par Edgar Meos, un homme au service du KGB, passionné d'aviation et mythomane invétéré), le lecteur suit les personnages avec intérêt, pénètre au plus profond de leurs interrogations, de leurs peurs et de leurs convictions, sans jamais vouloir les abandonner, même le plus abject d'entre eux, tant ils sont tous les trois fascinants, minutieusement décrits, d'un réalisme  très convaincant.

 

Mais la puissance de ce dernier livre, n'atteint pas, à mon avis, celle de « Purge » où le thème de la condition des femmes imprégnait le récit avec choc et ferveur, marquait avec  davantage d'émotion et force le lecteur. Ici, parfois la dénonciation de l'occupation étrangère se perd dans les détails de l'histoire, on se lasse même un peu des complots et des luttes acharnées, des  perversités  et mensonges d'Edgar, des fragilités et faiblesses de Judiit, des souffrances et du courage de Roland.

 

On aimerait beaucoup, nous, lecteurs français, que Sofi Oksanen s'échappe maintenant un peu de l'Histoire de l'Estonie et exerce son talent romanesque, indépendamment de ce contexte répété.