Quatre jours en mars, de Jens Christian Grondhal

Clément Solym - 09.05.2011

Livre - passe - annees - vivre


Il est des moments où l’être humain a besoin de faire une pause dans son existence, se mettre à l’écart de sa vie pour mieux la discerner, l’appréhender et pourquoi pas la modifier, lui faire prendre un nouveau chemin, la construire autrement, mieux sans doute. En vain.

C’est un peu malgré elle et de manière brutale qu’Ingrid Dreyer, 48 ans, se retrouve face à elle-même et se livre à une introspection douloureuse. Son fils Jonas a été conduit au poste de police de Copenhague pour avoir tabassé avec des copains, un jeune immigré invalide. En voyage à Stockholm pour affaires (elle est une architecte renommée), Ingrid décide de rejoindre Copenhague au plus vite.

C’est un jeudi, premier jour des quatre qui constituent cette histoire et qui vont l’entraîner vers son passé, la confronter à ses choix, faire jaillir sa culpabilité, ses doutes et ses échecs. Constat amer et cruel, sans appel, d’une femme ordinaire dans un quotidien finalement banal.

À travers un aller-retour incessant entre présent et passé, plusieurs voix, dont les récits s’emmêlent les uns aux autres, l’auteur exprime toutes les difficultés existentielles d’Ingrid, les questions auxquelles elle ne trouve finalement aucune réponse, révélatrices d’un échec personnel.

En revisitant son passé, Ingrid cherche à comprendre ce qui a pu conduire son fils à devenir raciste et violent, comment elle a pu accepter une relation avec un homme marié, de 20 ans son aîné, qui ne quittera jamais sa femme, pourquoi il lui est si difficile de se sentir mère et d’être en famille ? Des bribes de son enfance, de l’enfance de sa mère aussi resurgissent, oppressantes, témoins d’une histoire de séparations, de blessures. Comment sa mère, Berthe, journaliste à célébrités a pu l’abandonner à son père, critique littéraire renommé, mais acerbe, absent, incapable d’aimer sa fille ?

« Une silhouette distante qui tentait parfois de s’approcher d’une manière ironique et hésitante, mais la plupart du temps il ne prêtait pas attention à elle. […] Bien sûr, Berthe lui a manqué. Bien sûr elle aurait aimé avoir une mère près d’elle quand elle a dû se débrouiller pour devenir femme ». Est-ce parce que Berthe elle-même a reçu peu d’estime de sa propre mère, écrivain, «  la Françoise Sagan danoise » centrée sur son être propre, égoïste et vaniteuse, glaciale ? « Elle ressemblait bien à une sorcière […] Sa vanité l’avait fait exploser de l’intérieur ».

Sont-elles responsables de son propre échec à composer une famille ? Lui empêchent-elles toute communication avec son fils qui n’échange qu’avec son grand-père paternel ?  « Tu n’as même pas répondu quand j’ai essayé de t’appeler. Grand-père est le seul qui est là quand on a besoin de quelqu’un […] Allez, vas-y, tire-toi ! »

Ces retours sur le passé apportent peu de réponses, mais traduisent avec justesse et sensibilité la mélancolie, la tristesse, la honte et la déperdition d’Ingrid. « Comme mère, elle a été un fiasco. Le fait d’être mère s’est mué en une démonstration d’impuissance ». Hors de son travail, sa vie a déraillé. Elle n’est pas heureuse, n’a pas su aimer ni être aimée même peut-être ? Beaucoup de désillusions accompagnent ce retour sur soi, resserré sur quatre journées éprouvantes dont la fin est un vrai traumatisme, violent et dérangeant.

Si les figures féminines, comme Ingrid, sont fragilisées, en détresse (que ce soit Ada sa grand-mère ou Berthe, sa mère), les portraits masculins, moins introspectifs, plus secondaires dans le roman sont également assez sombres et éloignés d’une plénitude. Le doute les assaille, le sentiment d’échec aussi (l’un d’entre eux se suicidera), comme si finalement, l’être humain était condamné à souffrir et à expier ses fautes. Une galerie de portraits en proie au remords, assaillie par la honte et les regrets, engluée par un retour sur soi plutôt dévastateur et invalidant.

Cette absence de légèreté trouve un écho dans la construction même du roman ; les imbrications entre passé et présent ne sont pas toujours très distinctes, le style est assez froid ; par exemple, les descriptions cliniques de la ville et de ses rues reviennent comme un leitmotiv un peu angoissant, rigoureux jusqu’à l’excès, et pèsent dans la fluidité du texte. Un drame qui nous écrase, à l’instar des personnages.

Retrouver ce livre, neuf ou d'occasion, sur Comparonet