Qui a peur du noir ? Enfance et désespoir selon Amanda Coe

Cécile Pellerin - 08.08.2013

Livre - enfance - enfant acteur - violence


Ceci est un roman sur l'enfance, qui met en scène principalement des fillettes d'une dizaine d'années. Un roman situé dans  une petite ville du nord de l'Angleterre, au milieu des années 1970.

 

Mais Attention ! Enfance ne signifie pas forcément, innocence, tendresse ou bonheur. Un livre plutôt troublant, surprenant, qui emporte le lecteur bien loin de ce qu'il imagine, où la jeunesse, loin d'être naïve ou sage, dévoile une maturité dérangeante, un désespoir profond sous fond de violence gratuite et malsaine. Un livre assez cynique, très convaincant grâce à un sens du détail aigu, très incisif, un style énergique et une construction chorale dynamique. Le tout, porté par un rythme soutenu, sans relâche ou presque, tel un roman policier.

 

Lallie a onze ans mais est déjà une star dans son pays. Brillante imitatrice et comédienne, elle accompagne chaque semaine la vie de Gemma, juste un an de moins. « Je n'exagère pas si je dis que l'émission de Lallie Paluza est l'apothéose de ma semaine. Regarder Lallie, c'est la conclusion parfaite de samedis parfaits. » Cette dernière rêve d'une vie complice avec la jeune actrice, se trouve des ressemblances physiques (éloignées) avec elle (« toutes les deux des taches de rousseur »), en fait son amie. « C'est à Lallie, que ce soit Lallie-Lallie ou Lallie-moi, que je pense en premier au réveil et en dernier avant de m'endormir. Lallie a plus d'intensité et de réalité que tout le reste de ma vie. »

Gemma est une petite fille sérieuse, entourée d'une mère coiffeuse et du nouvel ami de sa mère, Ian, « plutôt vieux et gros avec des yeux de crapaud et son haleine sent la menthe. ». Elle est issue d'un milieu social populaire mais encore bien éloigné de celui de Pauline, nettement plus glauque, l'autre fillette héroïne du roman.

Deux élèves de la même classe, qui ne se fréquentent guère au départ, ne deviennent jamais vraiment amies mais partagent cependant, de gré ou de force, de longs moments ensemble, qui progressivement vont les rapprocher l'une de l'autre jusqu'au drame final.

Pauline mène une existence tragique du haut de ses 10 ans. Souvent seule, à l'école comme à la maison, mature pour son âge : « elle laisse les garçons l'embrasser et la toucher là où c'est interdit, mais elle exige toujours de toucher leur zizi en échange », négligée («  son odeur aigre et inquiétante, des cheveux noirs, lourds »), capable d'exercer une pression redoutable sur les plus jeunes de l'école, vulgaire par son vocabulaire, elle est aussi maltraitée chez elle par une mère violente (cf. la scène de l'eau bouillante sur la tête de Pauline puis le shampoing à l'eau oxygénée), mise au ban de la société et familière de  Wentworth Road, un no man's land immobilier. « C'était ici que les clients ramassaient  les junkies et les gamines. Pauline ne se souvenait pas du visage du premier homme qu'elle avait branlé, parce qu'elle n'avait pas regardé. »

 

Finalement, la venue de Lallie au sein même de leur école, pour le tournage d'un film axé sur la pédophilie  et la recherche de figurants au sein même des élèves, va réunir Gemma et Pauline d'une certaine façon et révéler une autre facette, encore plus noire et assez perverse, des deux fillettes.

 

Avec une construction habile, l'auteur, par un subtil mélange de réalité et de fiction (le film est en tournage simultanément), va progressivement laisser se succéder de petits événements, apparemment sans gravité, y entremêler  un milieu particulier, celui du tournage d'un film et de tous ses participants, réalisateur, vice-présidente de la production, mère chaperonne ou agent artistique compris et révéler, par touches de plus en plus prononcées,  une ambiance plutôt sordide (drogue, sexe, alcool et névrose) superficielle et assez perturbante.

 

Un malaise s'installe entre le lecteur et ses héroïnes et si le cynisme et l'humour ont jusqu'ici mené le roman et l'ont rendu supportable, la fin violente et déstabilisante laisse le lecteur effaré et presque indisposé. Le rire s'est tu, brusquement et il a hâte de refermer le livre, pour respirer un peu et s'échapper de l'enfer dans lequel il vient de sombrer.

 

 Par ailleurs, Amanda Coe est scénariste pour la télévision britannique. « Qui a peur du noir ? » est son premier roman.