Radu Bata, Feu d'artifice dans l'angle « mort » de la langue

Cristina Hermeziu - 17.06.2014

Livre - poèmes - Radu Bata - philtre magique


On imagine bien Radu Bata s'ennuyer ferme. Insomniaque inconsolable, il passe ses « nuits  en éventail » pour les réduire en « kit à monter sur la lune » : « Voir les flocons de neige former des taches de sang sur le carrelage/Chaque nuit s'enfoncer un peu plus dans le mutisme définitif/Cette nuit je fête mes noces de ciment avec le silence ».

 

Alors, il s'installe là, dans l'angle « mort » de la langue et guette les nuages. Le lecteur est mis en garde dès la première page de son recueil de poésies : frapper de dérision l'univers est tout à fait légitime  – Cioran oblige ! – « mais il ne faut jamais/se moquer des nuages/des nuages/qui nous habitent ». Ses nuages ont la consistance des « futilités qui pèsent », des « zestes qui restent » et c'est une constellation d'« indéfinitions » décidément jubilatoires et de devinettes graciles et surréalistes, qui parsème les pages de ce volume inclassable.  

 

Qui dirait « c'est le poète De l'autre côté du miroir », qui avance, comme Alice, lorsqu'il recule, se trompe magnifiquement. Radu Bata s'installe et installe un monde où le recul est dans la langue, avec vue panoramique (et perçante) sur la vie; un monde où le lyrisme impénitent, épongé par l'autodérision, mue en une mélancolie décalée, puisque transcrite « sur papier carbone »

 

Il sermonne l'humanité en petit amant qui recourt aux philtres et pratique l'ironie, soutirée à la base de sa tendresse : «ou bien/ les produits/ de Dieu/ ont des défauts/ de fabrication/ ou bien/ la machine humaine/ se grippe/ par manque de confiance/ en son propre destin ». Il prend sans peine de la hauteur, il fait simplement un pas de coté, il est naturellement en décalage. La poésie jaillit des interstices et c'est la carte d'identité de l'exilé.

 

« je suis un vieux mur/sensible aux nouvelles pierres/un rempart rhumatique/amoureux de lierre//pale mais imperméable/dans les affreux orages/je suis impondérable/parmi les jeunes nuages

Des courts-circuits éclatent parfois entre le français - langue d'adoption  et le roumain - langue maternelle et le poète en fait des feux d'artifice. Né en Roumanie, poète en France, Radu Bata puise l'ambivalence de ses métaphores et le goût des formules cocasses dans la tradition d'un pays qui a dû s'inventer un (deuxième degré du) langage pour composer au quotidien avec la dictature. 

 

Il cuisine les mots au feu follet du lyrisme impertinent et on découvre que le plat (politiquement correct) de nos vies ne se mange pas toujours froid. Dans ses poèmes d'amour Radu Bata frôle la grâce d'un Boris Vian ou d'un Charles Trenet qui traduit Rimbaud ou Verlaine en langue jazzy.

 

« elle a traversé le continent en douceur/comme un gendarme le jardin/pour échouer dans mon lit comme un dauphin/avec sa ronde pudeur //on n'a partagé qu'efforts avertis/pour bâillonner la solitude/mots d'esprit et humeurs travesties/par similitude».

 

Radu Bata est un Prince du Motordu lyrique qui se moque en douceur de nos crève-cœur et  les pense/panse  par des « poésettes ».  "L'incompatibilité grammaticale/Nuit gravement à la volupté." Puisqu'il  ne se prend pas au sérieux, on prend place en toute confiance dans l'écart qui bâille entre les mots, allez hop, on va faire, excités et insouciants, un tour de manège. Pris de vertige, on s'enivre de ses trouvailles et, une fois les pieds sur terre et la tête dans ses nuages, les dégâts sont profonds : le sevrage est dans la poésie. L'effet garanti du Philtre des nuages et autre ivresses de Radu Bata. 

 

« Le philtre des nuages et autres ivresses » de Radu Bata. Editions Galimatias – collection Galimatias gris ; 116 pages ; couverture : illustration- Gwen Keraval ; ISBN : 978-2-9539077-1-1 ; prix papier : 15 euros.