Regarde les lumières mon amour : Annie Ernaux fait ses courses chez Auchan

Xavier S. Thomann - 12.04.2014

Livre - Hypermarché - Courses - Centre commercial


Annie Ernaux a accepté d'écrire un livre pour la collection « Raconter la vie », dirigée par Pierre Rosanvallon et Pauline Peretz au Seuil. Aussi, pendant un an, l'auteur des Années a tenu un journal de ses passages au supermarché Auchan de Cergy. Le résultat se trouve dans ce petit livre intitulé Regarde les lumières mon amour. Annie Ernaux y déploie son style habituel, limpide et acéré pour raconter le quotidien d'un hypermarché. 

 

Ceux qui n'apprécient guère la langue dépouillée d'Annie Ernaux peuvent passer leur chemin. Cela dit, ils auront tort. En soixante pages à peine l'auteur fait une remarquable démonstration des mérites de la simplicité en littérature. 

 

Pourtant le sujet, trivial diront les mauvaises langues, n'était pas évident à traiter. On est tous allés au moins une fois dans un supermarché ou un hypermarché. Sauf, peut-être, les intellectuels parisiens et les hommes politiques. En faire de la littérature, rares sont ceux à s'y être essayés. En effet, qu'y a-t-il à raconter ? Quoi de plus banal en 2014 que ces rayons qui s'étendent à perte de vue ? 

 

C'est là la grande erreur, et Ernaux le montre bien. « Les super et hypermarchés ne sont pas réductibles à leur usage d'économie domestique, à la “corvée des courses”. Ils suscitent des pensées, fixent en souvenirs des sensations et des émotions. »

 

Elle parvient par ailleurs à mettre le doigt sur ce qui fait la spécificité de ce lieu, à la fois rassurant et violent. Rassurant, car synonyme d'abondance et à l'écart du monde extérieur. Violent, car c'est la société marchande et libérale dans toute sa splendeur. 

 

Bref, un reflet de nombreux aspects de notre société. Forcément, le rayon jouets en est un représentant éloquent. Chez Auchan, la reproduction du rôle dévolu aux femmes « ne s'embarrasse pas de subtilités ni d'imagination» Ce qui fait dire à Ernaux : « Je pense aux Femen, c'est ici qu'il vous faut venir, à la source façonnement, faire un beau saccage de tous ces objets de transmission. J'en serai ». 

 

La fausse liberté qui règne dans les allées (servez-vous, mais attention on vous surveille…), l'hypocrisie des promotions à 3,99 euros et le rôle croissant des caisses automatiques constituent également des passages clefs. On serait tenté de vous dire : vous ne ferez plus jamais vos courses comme avant. On sait toutefois que notre naturel de consommateur reprendra vite le dessus. En tout cas, on saura qu'un hypermarché est un objet littéraire comme un autre.