Renaissance italienne, Éric Laurrent

Clément Solym - 19.06.2008

Livre - renaissance - italienne - Laurrent


Sortant d’une séparation brutale et subie, le narrateur éprouve toutes les peines du monde d’une part à oublier celle qu’il retrouve partout, tant dans les lieux qu’ils ont fréquentés ensemble et où il erre encore maintenant, que dans les divers cercles d’amis et de connaissances dont ils ont partagé la société et qu’il ne peut totalement éviter, d’autre part à remonter du fond d’un abîme dans lequel cette séparation tellement invraisemblable, tant la rumeur les disait « inséparables », l’a plongé.

Et si quelques jours, non pas de flânerie, mais presque de stakhanovisme culturel à Florence ont pu provisoirement détacher son esprit de Clara Stern, le retour à Paris en a ramené le souvenir momentanément mis entre parenthèses, au même niveau de conscience profondément affectée.

Effondré d’apprendre que, non seulement elle l’avait quitté, mais qu’elle l’avait, quasi aussitôt, remplacé par un cinéaste en vue, il prend le parti de ne jamais pouvoir en espérer la reconquête, idée qui ne l’avait certainement jamais totalement abandonné, et de s’en faire définitivement haïr, en adressant une missive au mari de son ex-amante, dévoilant les agissements de cette dernière et signant ostensiblement sa délation de son nom.

Son forfait assumé, il n’a alors plus d’autre envie que de se laisser aller entre inactivité, sieste, paresse et abandon, desquels son ami Victor aura toutes les peines du monde à l’extraire. Et, délaissant une partie fine à trois, pas si inhabituelle de la part de Victor, mais qui ne l’emballe pas au présent, il finira la soirée Place Maubert où l’une de ses connaissances fête son anniversaire. Soirée à laquelle vient également participer quelques instants après son arrivée sur les lieux, l’ex-petite amie de celui autour duquel la fête bât son plein : Yalda Apadana.


Dès la première page, ce livre est un choc. Parce que cela fait des lustres que je n’ai pas eu l’occasion de lire un texte dans lequel une phrase d’une page (au moins) est l’étalon ! Mais contrairement à ce à quoi je m’attendais alors, à aucun moment ce style d’un autre âge n’est déplaisant, déplacé ou ennuyeux. Il est alerte, magnifiquement construit, jamais lourd à mon goût, parfaitement équilibré. Et autant délibéré que parfaitement assumé au point de le traiter, à plusieurs reprises dans le texte, en auto-dérision : j’ai trouvé cela superbe ! Et je n’ai nullement eu l’impression d’aborder aux rives d’une « langue étrangère ».

Dès la deuxième page (j’exagère, car cela a pris beaucoup plus de phrases que cela…), nouveau choc. Affluence de mots que même (mon ami) Larousse qualifie de « Litt. Rare » ! Et c’est revigorant de basculer dans autre chose que le simplifié, voire le simpliste actuel où livres, conversation et travail s’énoncent avec une pénurie de mots (quand ce ne sont pas des borborygmes ou des anglicismes que la paresse a interdit de remplacer par leur traduction en langue française) : ces touches sont au moins aussi coruscantes que des couchers de soleil.

A la troisième page : une question à laquelle je en suis pas sûr de vouloir trouver une réponse. Clara Stern étant le titre du précédent ouvrage d’Eric LAURRENT (que je n’ai pas lu), faut-il y voir une suite ? Le récit (extrêmement personnel et personnalisé, y compris dans la référence à sa propre activité d’écrivain et à son propre nom dans le texte) est-il, à ce niveau, complètement auto-biographique ?

A la dernière ligne, des sensations délicieuses. Celle d’avoir eu accès à une très belle histoire d’amour qui, malgré les tendances originelles affichées par le narrateur au début de son texte et de la période de sa vie que celui-ci recouvre, ne commence pas d’abord au lit sans préliminaires. Celle d’avoir reçu l’esquisse d’une invite à un pèlerinage culturel en Toscane. Celle, enfin, d’avoir passé un excellent moment de lecture où le charme du désuet le dispute au plaisir d’une fluidité incontestable.