Rencontre au sommet : Napoléon et Chateaubriand

Audrey Le Roy - 25.11.2015

Livre - Napoléon Chateaubriand - histoire rencontre


L’écrivain Alexandre Duval-Stalla persiste et signe dans le genre des biographies croisées. Après avoir publié dans la collection « L’Infini » chez Gallimard, André Malraux — Charles de Gaulle : une histoire, deux légendes puis Claude Monet — Georges Clemenceau : une histoire, deux caractères, voilà qu’il publie, toujours chez Gallimard, un remarquable François-René de Chateaubriand – Napoléon Bonaparte : une histoire, deux gloires. Il s’agit d’un exercice difficile que de faire, dans un même livre, les biographies de deux grands hommes sans que l’une dévore l’autre, qu’en somme elles soient complémentaires et progressent ensemble. Dévorer l’autre… dans les cas de Chateaubriand et de Bonaparte, il ne s’agit pas d’un vain mot.

 



Les deux hommes ne se sont rencontrés qu’une seule et unique fois. Le 22 avril 1802, Lucien Bonaparte, second frère de Napoléon, invite Chateaubriand dans les salons de l’hôtel de Brienne. En réalité, c’est la religion qui les a réunis. Tous les deux ont reçu une éducation catholique, mais aucun ne développe réellement une foi sans borne. Ça n’est qu’à l’âge adulte que la religion se fera plus évidente pour eux. Pour Bonaparte, elle représentera une opportunité politique, pour Chateaubriand, une opportunité littéraire.


Suite aux affres de la Révolution française, Bonaparte souhaite redéfinir les relations entre le Saint-Siège et la France. Après moult péripéties, le Concordat est approuvé le 3 avril 1802 et solennellement proclamé le dimanche de Pâques suivant, le 18 avril.   


Dans le même temps, Chateaubriand écrit son Génie du Christianisme qui fait l’apologie de la religion chrétienne. Le livre est fini, mais l’auteur attend opportunément que le Concordat soit approuvé. Le 3 avril c’est chose faite, le Génie du Christianisme est publié le 14. Bonaparte l’a lu, Bonaparte l’a aimé, et ce livre tombe très bien, ça vient renforcer son Concordat, projet qu’il a porté à bout de bras. 

 

Round 1 : FIGHT !


Donc, le 22 avril 1802, Bonaparte s’approche de Chateaubriand, l’enjoint à faire quelques pas avec lui, lui parle de ses expéditions, de l’Orient. Puis sans transition lui pose des questions sur le christianisme qui n’attendent pas de réponse puis s’en va en laissant là un Chateaubriand interloqué. Chateaubriand écrira, quand on lui rapporta que Bonaparte avait été ravi de cette entrevue, « je n’avais pas ouvert la bouche, cela voulait dire que Bonaparte était content de lui. »

Chateaubriand ne perd pourtant pas le nord, si sa personne a plu à Bonaparte, il peut peut-être en profiter pour demander une faveur, l’ambassade de France à Rome par exemple ? Afin d’amadouer le Premier Consul, Chateaubriand dédie la deuxième édition du Génie du Christianisme à Bonaparte. Bien entendu ce dernier n’est pas dupe, « Il a des idées de liberté, d’indépendance ; il n’entrerait jamais dans mon système, comme je l’entends ; j’aime mieux l’avoir pour ennemi connu que pour ami forcé. Au surplus, je verrais plus tard ; je l’essaierai d’abord à une place secondaire, et s’il va bien je le pousserai. » 


Et c’est donc bien « à une place secondaire », celle de secrétaire de légation, que Chateaubriand arrive à Rome le 27 juin 1803, sous les ordres du cardinal Fesch. À Rome, il se conduit en star, oubliant les règles strictes du protocole et froissant à plusieurs reprises le Cardinal qui fera remonter les informations à son neveu qui n’est autre que Napoléon Bonaparte. Mais Chateaubriand n’admet pas être sous les ordres d’autrui, « la place de secrétaire d’ambassade est une place trop inférieure pour moi. » De son côté Bonaparte s’impatiente, « j’honore son talent comme écrivain, mais c’est un brouillon et je n’en veux plus pour mes affaires », il finit par le nommer chargé d’affaire dans le Valais, or d’après l’auteur « le Valais n’est que montagne, froidure et rusticité », ça ne ressemble pas à une promotion. 


Chateaubriand quitte donc Rome et fait une halte à Paris fin janvier 1804 avant de prendre sa charge dans le Valais. À Paris il doit rencontrer Bonaparte, mais l’audience ne cesse d’être repoussée. Elle sera finalement fixée le 18 mars 1804. En guise de rencontre c’est en fait une réception officielle, ils ne se parleront pas. Chateaubriand semble choqué de voir à quel point Bonaparte a changé en deux ans, « je fus frappé de l’altération de son visage. […] L’attrait qui m’avait précédemment poussé vers lui cessa ; au lieu de rester sur son passage, je fis un mouvement afin de l’éviter. »

Il faut dire que Bonaparte est soucieux, très soucieux, il doit prendre une grave décision. Trois jours plus tard, c’est chose faite. Le 21 mars 1804, dans les fossés du château de Vincennes, le duc d’Enghien est fusillé. « Je dis à madame de Chateaubriand : “Le duc d’Enghien vient d’être fusillé." Je m’assis devant une table, et je me mis à écrire ma démission. »

 

Bonaparte franchissant le col du Grand Saint-Bernard et Portrait d'homme méditant sur les ruines de Rome par Anne-Louis Girodet



Voici comment s’arrête brutalement la relation entre un Bonaparte déjà tourné vers l’Empire et un Chateaubriand toujours royaliste. Les deux hommes ne se parleront plus et Chateaubriand n’aura de cesse que d’attaquer l’Empereur via ses écrits, ce que déplore Napoléon, « j’ai pour moi la petite littérature et contre moi la grande. »

Pourtant ces deux hommes sont assez semblables. L’un est breton, l’autre est corse. Deux régions françaises qui, déjà à l’époque, revendiquent leur particularisme. Entourés de parents ainsi que de frères et sœurs, ils se sentent néanmoins très seuls. Ils développent tous les deux un goût pour Rousseau. Ils ont tous les deux un fort caractère nombriliste. L’un pourrait presque être le reflet de l’autre. Bonaparte aurait aimé se lancer dans l’écriture, mais sans talent se consacra à la politique, Chateaubriand aurait aimé être reconnu comme homme politique, mais ne le sera que comme homme de lettres.

Sans se croiser, ils pensent l’un à l’autre. Et il faut bien l’avouer, l’Empereur plus sympathiquement. Ainsi lorsque l’on croira Chateaubriand mort lors d’un naufrage, Napoléon dira à ses proches « Eh bien, est-ce que cela vous réjouit ? C’est cependant de moins un homme qui faisait honneur à son pays et que je regrette, moi qui suis le seul qui ait eu lieu à s’en plaindre. » Chateaubriand, lui, sera toujours un peu revanchard, ainsi lorsque Napoléon commencera à verser assez clairement vers le despotisme, il écrira dans Le Mercure de France : « Lorsque dans le silence de l’abjection, l’on entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur, lorsque tout tremble devant le tyran, et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. »


À la suite de cet article, Chateaubriand ne devra sa liberté qu’au fait que Napoléon était trop occupé à faire l’Empereur… peut-être aussi au fait que Napoléon ne lui voulait pas de mal. Ne proposera-t-il pas Chateaubriand à l’Académie française ? Et Chateaubriand de tirer encore à boulet rouge sur Napoléon tout en acceptant tout de même la place. Ne dira-t-il pas à Sainte-Hélène « Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré : ses ouvrages l’attestent. Son style n’est pas celui de Racine, c’est celui du prophète. » 


En fait Napoléon tendra souvent la main à l’écrivain sans pour autant lui proposer un rôle politique, « je me suis refusé à ses services, c’est-à-dire à le servir. » Cette phrase aurait également pu être prononcée par Chateaubriand tant leurs caractères sont proches, Alexandre Duval-Stalla l’analyse fort bien, « Napoléon ne supportait rien autour de lui et Chateaubriand non plus. »

Voici donc un livre remarquable qui met en avant deux grands hommes qui se sont admirés et haïs dans le même temps et qui resteront liés l’un à l’autre à cause ou grâce aux Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand. 


Pour la petite histoire, ils n’ont pas partagé que leur mauvais caractère, ils avaient tous les deux un goût prononcé pour les femmes, ayant même eu la même maîtresse, une certaine Fortunée Hamelin, jolie créole, qui a eu la « chance » de pouvoir mettre à son palmarès ces deux génies.