René Crevel, La sagesse n'est pas difficile : des mots sur les maux

Audrey Le Roy - 24.10.2016

Livre - René Crevel, La sagesse n'est pas difficile - surréalisme communisme époque - écrivain René Crevel


« La vie est loin. La vie telle que je l’imaginais, telle que je l’aurais aimée, n’est plus pour moi. J’accepte le néant de ma destinée. » Lettre à Albert Flamant, Grand Hôtel, Pau, probablement du 24 janvier 1929.

 

 

 

La connaissance est une affaire d’étude, mais plus encore une affaire de rencontre. C’est Alexandre Mare qui m’a réellement fait découvrir et aimer (le mot est faible) René Crevel, il va y avoir un peu plus de trois ans, à l’occasion de la sortie, au Seuil, de son René Crevel – Les Inédits.


Il va donc sans dire que lorsque cet auteur, qui est aussi critique littéraire, commissaire d’exposition à la Villa Noailles, entre autres activités (j’en profite pour dire qu’une de ses expositions intitulées : Cycle du rien #1 : caillou, est toujours en cours à la Progress Gallery, Paris 11e), m’a informé que de nouvelles correspondances inédites de René Crevel allaient être publiées aux éditions de La Nerthe, ce 21 octobre 2016, je trépignais d’impatience. 

 

René Crevel est né en 1900 à Paris, son enfance, bien qu’il soit issu de la petite bourgeoisie, n’est pas enviable, une mère dénuée de sentiments maternels, un père qui se pend alors qu’il n’a que 14 ans, Crevel se sent seul. Il se sentira seul toute sa vie, développant une peur de l’abandon quasi maladive qui transparaît dans beaucoup de ses lettres. À toute chose, malheur est bon, c’est très certainement dû à ce grand sentiment de solitude que nous lui devons cette impressionnante correspondance. 

 

Quand il n’était pas forcé d’être alité dans un sanatorium à Davos pour cause de tuberculose, Crevel sort avec ses amis et brûle ce qu’il lui reste d’énergie dans l’alcool, l’opium, le sexe et, Dieu merci, dans l’écriture. Personnage intrigant, avec son visage d’éternel adolescent, il semble, en quelque trente-cinq années, avoir vécu mille vies. Romancier, poète, essayiste, critique, affilié aux surréalistes, il finira par délaisser la littérature pour la politique, ne supportant pas la montée du fascisme. 

 

Comment comprendre ce dernier mot, que l’on trouvera à côté de son corps, le 18 juin 1935 : « Prière de m’incinérer. Dégoût. » Alexandre Mare pose la question, dégoût de soi ? La tuberculose qui l’accompagnait depuis de si nombreuses années, vient de s’aggraver et attaque ses reins. Dégoût de voir l’évolution de la société ? « L’Allemagne est devenue fasciste m’a dit mon ex-fiancée de passage ici. Le monde n’est pas trop gai à regarder. » Ou dégoût de ne pas avoir réussi, la veille, à réconcilier surréalistes et communistes, André Breton et Ilya Ehrenbourg ?


Dégoût ! 

 

Lire les correspondances de René Crevel, outre découvrir les états d’âme de ce grand esprit torturé, c’est aussi aller à la rencontre d’un monde, celui de l’édition française des années 20-30. C’est être presque obligé de lire les Caves du Vatican de Gide pour comprendre un peu mieux les auteurs de cette génération et Crevel en particulier. Lire ce recueil intitulé La sagesse n’est pas difficile c’est comprendre, analyser, les liens qui peuvent se faire et se défaire entre auteurs, éditeurs, critiques littéraires...

 

C’est admettre qu’un être puisse être pétri de paradoxes, aimer des personnalités de tous bords littéraires et/ou politiques et de tous sexes, sans pour autant « le résumer en pointant du doigt ces apparents antagonismes que certains expliquent par de l’inconstance, ou un manque d’engagement véritable, mais, au contraire, en comprenant qu’ils sont complémentaires. »


Enfin, lire Crevel c’est aussi, en définitive, mettre des mots sur ses propres maux, d’où qu’ils viennent.