Rentrée littéraire: "Avec les hommes", un roman de Mikaël Hirsch, à ne pas manquer.

Les ensablés - 24.08.2013

Livre


AVEC LES HOMMESA Brest où il est venu faire la promotion de son dernier livre, un écrivain retrouve dans un bistro un condisciple de jeunesse, Paul Rubinstein, disparu vingt ans plus tôt. Ce Paul veut lui raconter sa vie par le détail. La phrase inauguratrice m'a fait penser que ce roman récemment paru, "Avec les hommes", méritait toute mon attention: La première chose dont il voulut se délester fut l'amour malheureux, comme autrefois les dockers, sur les quais de Recouvrance, vidaient le ventre des navires avant d'engrosser les filles. Paul Rubinstein se confesse, pressé, avide de tout raconter à l'écrivain qui, forcément, doit comprendre les tourments de l'âme humaine, et saura en faire un livre. Nous voilà devant ce livre: Rubinstein a réussi ce qu'il souhaitait: un livre parle de lui, immortalise, croit-il, sa pauvre vie... Pauvre vie qui n'est pas sans intérêt pourtant, car, comme le disait Mauriac à propos de Proust (dont je crois sentir l'influence dans le texte et qui est cité d'ailleurs page 63),  Rubinstein est un tendre. Dans sa jeunesse, il a aimé furieusement une jeune femme qui n'était pas son genre, une bobo qui l'a finalement méprisé, abandonné, pour aller à une vie plus conforme à son statut bourgeois. Tous les hommes connaissent un jour ou l'autre ces mésaventures. Mais Rubinstein est un homme entier, sensible et par conséquent un faible. Il décide de quitter la France pour se rendre dans un Kibboutz et là, souffrir, dans une démarche sacrificielle, religieuse: il souffrira, sera récompensé et, en guise de rédemption, pense-t-il, la femme aimée reviendra, comme s'il existait en ce monde une justice immanente, un Dieu attentionné. Bien entendu, et je ne dévoile rien que le lecteur ne devine aussitôt, la femme aimée ne reviendra pas, et Rubinstein sera condamné à la solitude, du moins pour un certain temps, avant que, comme on dit, la vie ne reprenne ses droits, ce qui constitue la deuxième partie de sa confession. Toutes les histoires ont déjà été écrites, mais le style de Mikaël Hirsch, à mes yeux, rend la sienne unique. Car la confession n'est pas dite par Rubinstein lui-même. Elle passe à travers le tamis de l'écrivain qui la transforme ; il la "cristallise", grâce à son style, le style de Mikaël Hirsch qui, depuis "le Réprouvé" semble s'être encore purifié, pour atteindre une rare efficacité. Les phrases coulent, riches de mots, de tournures, abruptes pourtant, animées par un souffle qui ne se relâche jamais (peut-être un peu à la fin?). Narration et aphorismes alternent sans qu'on y sente jamais le procédé. Hagard, le ventre déchiré par la douleur spasmodique, Paul s'était alors enfermé dans les toilettes de l'école, me raconta-t-il, dans l'espoir qu'avec la diarrhée, toute l'amertume de son corps quitte enfin son corps et parte à l’égout (p.68). Paul n'avait jamais été cool. Dans un monde entièrement fasciné par l'attitude, ce manque de décontraction était un défaut inacceptable (p.33). On s'aime ou l'on ne s'aime pas (...). On voudrait bien coucher avec celle qu'on aime, mais il faut bien aimer celle avec qui l'on couche (p.97). Hirsch ne démontre pas, il assène, toujours. Son style, ses phrases définitives, fermées sur elles-mêmes, me font l'effet d'un marteau qui ne cesse jamais de frapper un lecteur obligé de suivre, fasciné par le rendu de cette vie dure, triste, qui est la nôtre et dont on ne peut s'échapper. portrait-300x248Sans qu'on s'en rende bien compte, c'est à un jeu de miroirs auquel on assiste le long de ces 120 pages. On y devine en quoi consiste le travail de l'écrivain. Paul Rubinstein, en tant qu'individu, a peu d'intérêt. Face à lui, l'écrivain, à la vie un peu falote, est un homme qui s'est ménagé, suffisamment pour conserver une certaine distance avec le sentiment, pour parvenir à ce détachement nécessaire à l'écriture, sans quoi il n'y a pas d’œuvre, mais d'interminables autobiographies. En imaginant la vie de Paul Rubinstein, l'écrivain puisant en lui-même, le retrouve, non pas dans ce qu'il fut, mais par ce qu'il veut lui faire signifier: J'espère ne t'avoir pas trahi, même si je t'ai fait les poches, comme on rançonne un moribond sur un champ de bataille (p.121). Mais il l'a trahi et on ne lui en voudra pas. Faut-il vivre pour écrire? Hirsch nous répond à mots couverts que non. L'écrivain vit par procuration: ce qui lui est propre, c'est le style. Je voulais parler de ce livre nouveau, car ma plus grande crainte est que son exigence n'éloigne la publicité, qu'il soit perdu dans la masse effrayante des romans plus faciles. J'attends avec impatience et confiance la prochaine œuvre de Mikaël Hirsch Photo tiré du site "cirque du soleil" de Marion Catherin.