Requiem pour un cafard : "des tonnes de mots, des brisures d'amour, des sanglots atrophiés"

Cécile Pellerin - 23.08.2013

Livre - musique - amour - précarité


Avant d'être une maison d'édition, Bleu pétrole est d'abord un concours littéraire, lancé en 2010. Requiem pour un cafard est l'un des deux textes lauréats de la deuxième édition du concours et le deuxième livre publié par Bleu Pétrole, éditeur de premiers romans et de jeunes auteurs. En effet, Sonia Guillemet n'a que 23 ans mais offre déjà au lecteur une écriture aboutie, très personnelle, un style poétique, hypersensible, toujours en rythme, telle la bande originale d'un jeune groupe de rock les « Some smoking guys » qui accompagne ce livre. Une œuvre originale à découvrir puis à partager sans hésiter tant ce premier roman a de l'envergure, de l'intérêt et  un petit quelque chose d'inédit qui le rend vraiment attachant, hors du commun.

 

Le point de départ de ce roman, amorcé comme un conte de fée est la mort brutale de la mère du narrateur : « maman s'est fait sauter le caisson dans les hortensias »,  qui va enclencher une série d'événements tragiques dans la vie du narrateur, Léonard Baudry, 24 ans. D'une vie assez rangée, plutôt solitaire, éloigné de son père qu'il ne voit guère, il travaille « dans un petit cube, entouré par d'autres petits cubes », exécute des programmes sur ordinateur, hait ce qu'il fait,«  pire que la gangrène, voilà près d'un an qu'il me bouffe la cervelle »,  sous-loue un appartement à un cadre supérieur de la Sncf. La mort de son voisin Piccioli le perturbe fortement, le contraint à ne pas se rendre à son travail pendant une semaine et provoque alors un bouleversement dans sa vie  ordinaire, un peu triste et monotone. Il chute, page après page, entre fatalité et désespoir, incapable d'arrêter le processus. Perte de travail, perte de logement, perte de repères, (les chapitres n'ont plus de date) perte d'envie, de désir, perte de soi et entraîne avec lui le lecteur dans son effondrement douloureux, vers une mort attendue. « Tout ce qui faisait que j'étais moi, au fil des années, je l'ai perdu.  On me l'a pris. Je l'ai largué. J'avais une mère aimante. Je l'ai perdue. Un père attentionné. Je l'ai perdu. Un avenir heureux. Je l'ai perdu. Des promesses plein les poches. Je les ai perdues. De l'espoir dans la tête. Je l'ai perdu. Des souvenirs dorés qui pépiaient comme des poussins dans une barquette à œufs, un cœur sirotant autre chose que d'amers débris de rêves. Perdus. Perdus. Perdus […] Moi, j'ai un cafard. Je le sens dans mon dos, qui traîne, qui grandit, qui mange mon ombre. »

 

Jusqu'à ce que la rencontre improbable d'une jeune femme musicienne ne le sorte de sa torpeur et de son agonie, le pousse à renaître, à retrouver une certaine estime propre, à remonter la pente de laquelle il a glissé avec souffrance. « En quelques secondes, le temps a semblé reprendre son cours […] La mort était partie. La peur aussi. Dans mon crâne, l'allumette fait briller un incendie qui mange les ombres. » Après la descente aux Enfers, le lecteur l'accompagne dans sa quête pour retrouver cette femme, est de tous les voyages, de tous les cheminements intérieurs, de toutes les rencontres, même les plus  surprenantes (comme Robert, la vieille cocaïnomane un peu folle) sans répit, ni ennui pour assurer, il l'espère, le bonheur du narrateur, devenu proche, tel un ami.

 

Roman initiatique, semé d'embûches et de souffrances, d'espoir et de lumière, qui s'achève comme il a commencé, en conte de fée ou presque. « J'ai semé mon cafard. Je me sui perdu. Je suis revenu. J'ai aimé. J'ai vu un peu la mort et tous ses trucs, j'ai regardé passé cette tragédie sans chute, sans destin, sans sens, ce grand bordel cosmique qui déroule les jours comme du papier à musique. On monte très haut. On descend très bas, on creuse le fond de la terre en jurant de ne plus s'y laisser prendre et puis on recommence, ce rodéo fiévreux  de montagnes russes. La vie, quoi. »

 

Plus que l'histoire peut être, c'est le  style d'écriture qui retient, à la fois rapide, parfois violent,  comme une mélopée qui sonne le lecteur, par saccades, le met à mal, l'écorche presque puis le panse, le réconforte, l'emporte avec poésie, sensibilité et émotion, lui donne envie de sourire, de se raccrocher à la vie, d'aimer. Même si parfois l'histoire devient moins crédible et plus légère, si la seconde partie, celle de la renaissance, est peut être moins convaincante, le lecteur poursuit la lecture avec envie et intérêt, ne souhaite pas lâcher son personnage, croit en lui.  Croit en la vie,  avec une certaine naïveté dont il n'est cependant pas dupe. Mais qu'importe, le plaisir est là au final.