Requiem pour un paysan espagnol & Le gué, Ramon Sender

Clément Solym - 30.08.2012

Livre - Requiem pour un paysan es - Ramon Sender - Attila


Cet ouvrage rassemble deux nouvelles de Ramón Sender qui sont illustrées de dessins d'Anne Careil. Deux petits textes de moins de cent pages chacun. Deux monuments qui vous prennent là, au creux de l'estomac, et qui ne vous lâchent plus. Deux merveilles. Deux chefs d'œuvres.

 

D'abord, c'est le prêtre, Mosén Millán, qui attend, dans sa sacristie, que son église se remplisse pour qu'il puisse célébrer cette messe de Requiem Pour un Paysan EspagnolCe paysan, c'est Paco. Paco qu'il a baptisé. Paco qu'il a marié. Paco à qui il a donné l'extrême onction. Paco dont il porte au cœur tout le poids de la vie, dont il ne peut oublier qu'il porte aussi une part énorme de responsabilité dans sa mort.

 

Paco qui s'est éveillé, enfant de chœur, à ses côtés, qui a ainsi découvert la pauvreté et la détresse, l'injustice et l'oppression. Paco qui a grandi dans les bouleversements de l'Espagne et a eu foi en ces horizons qui devaient chanter. Paco qui a été terrassé par des injustices encore plus grandes.

 

Paco pour qui, un an après, il veut célébrer cette messe de requiem dont il attend l'heure en priant et en regardant, au fond de sa mémoire, défiler la vie comme un caléidoscope. Et puis, il y a Lucie qui s'en va un matin vers Le Gué, sa panière de linge sur la tête pour aller faire sa lessive.

 

Lucie qui aurait bien voulu passer devant la maison de la belle-mère de sa sœur sans rencontrer âme qui vive. Lucie qui est rongée par la mort de son beau-frère, la mari de sa sœur, qui aurait dû être le sien. Cet homme qui a été assassiné, il y a deux ans, par les hommes du Gouvernement. Après une dénonciation. Dont seuls elle et le curé qui a reçu sa confession savent qui l'a perpétrée !

 

Et Lucie ne peut pas, ne veut plus, vivre avec ce poids sur la conscience mais ne peut pas non plus l'avouer à sa sœur. Trop lourd. Trop dur. Une surcharge émotionnelle pour son esprit !

 

Au travers de ces deux courtes histoires campées au milieu des années noires de l'Espagne franquiste, Ramón Sender exorcise un peu ses propres fantômes, sa propre douleur. Qu'est-ce que cette foi en Dieu de Mosèn Milán, asservie au pouvoir et aveugle à ses exactions, qui est encore capable de justifier des actes tellement répréhensibles ?

 

Qu'est-ce que cet amour inassouvi de Lucie qui peut aller trop loin dans son refus de voir sa sœur aimer et être aimée par celui qu'elle voulait, qu'elle croyait à elle ? Où est la loi de Dieu, la loi des Hommes ou la loi de Soi ? Où est la barrière du possible et de l'impossible ? Que sont les convictions profondes, les règles du vivre ensemble, la soif de justice ou le respect de l'autorité, du pouvoir ?

 

En quelques mots puissants, en quelques situations énormes, Ramón Sender ouvre tout un champ de réflexions immenses, humaines, philosophiques qui font de ces textes brefs des monuments, des chefs d'œuvres.

 

Illustrés de dessins noirs, dérangeants et magnifiques d'Anne Careil, voilà indubitablement un ouvrage qui mérite l'une des meilleures places de votre bibliothèque.