Requiem pour une Apache : plus je vois les hommes, plus j'aime ma Cheyenne

Nicolas Gary - 26.08.2020

Livre - Gilles Marchand - Requiem pour une apache - Rentrée littéraire 2020


ROMAN FRANCOPHONE – Ah, Jolene, Jolene, Jolene… Avec un pareil prénom, comment imaginer que tu ne retournes pas les cœurs. Ceux des hommes, dont tu t’empares, par simple caprice. Parce que tu peux. Et que dirais-tu de tourner cette force vers de plus vastes combats : de ceux qui rendent justice aux misérables, aux oubliés, à ceux qui ont souhaité se faire oublier. 
 


Tout débute en chanson : dans la carrière d’un chanteur, rien de plus banal. Mais la chanson d’une autre : Dolly Parton. La Queen of Country music, rien que cela. Un demi-siècle de carrière et un titre, Jolene. Cette femme qui prend ce qu’elle veut, parce qu’elle le peut. À commencer par l’homme d’un autre.

Mais dans ce quartier de Paris, qu’on imaginera où on le veut bien, cet hôtel n’avait pas conscience combien Jolene allait apporter de remous. Dans cette chanson, c’est la puissance de la volonté qui se dégage — tout ce qui manque à la Jolene de ce récit. 

Elle a grandi dans l’indifférence familiale d’un père alcoolique — il avait une excuse : il peignait la tour Eiffel. Enfin, il était excusé, tant qu’il avait ce métier. Une fois perdu, tout s’est effondré : le petit bleu, catalyseur de tous les drames. Maman faisait des ménages, se tuant à la tâche, jusqu’à ce que meure le père de Jolene. Là, elle a fini par trouver un remplaçant, pas bien méchant : il préférait la télévision à Nino Ferrer. 

Chez ces gens-là, on n’en fait pas tout un plat. Il y a tant à endurer qu’on ne s’offusquera pas de si peu. On manque de temps pour déposer une pierre de plus sur son malheur. 

Jolene quitta donc la maison, autant qu’elle en fut chassée : elle trouva des jobs, par dépit. Et un emploi de caissière, sans plus de convictions. Ça paye le loyer. Toujours ça de pris. Quand on vit de peu, on prend le pli : peu d’exigences, pour éviter d’être déçu. 

Et sur la route, va se dresser cet hôtel : une cour des Miracles qui réunit douze apôtres autour de Jesus — le tenancier. Qui attendaient, sans le savoir, leur treizième compagnon : ce ne serait ni un disciple ni un va-t-en-guerre. Ce fut Jolene. Et ce fut comme une apparition. 

Dans le petit Paris des années 1900, naquirent les Apaches : malfrats, voyous, liés au proxénétisme et à la petite criminalité, qui résidaient à Ménilmontant, leurs montagnes. Un terme attestant d’une barbarie lointaine, des populations autochtones amérindiennes. Peut-être le mot a-t-il revêtu ce paletot dans une assimilation raciste et stupide. Peut-être. En attendant, le requiem a des lettres de noblesse que l’Église catholique revendique depuis des lustres. 

L’oxymore est posé. Et va se propager, filé comme une métaphore jusqu’à résolution du paradoxe. Nul ne donne de messe pour un Apache : au mieux aura-t-il droit au roucoulement pigeonnier, depuis le caniveau de son agonie. Et de même, quand la Jolene de Dolly Parton apparaît triomphante, celle qui croise la route des pensionnaires de Jesus tient de la créature fragile, brisée, ayant avalé jusqu’à la lie de sa fierté.

Symbolisme puissant : c’est un gazier qui provoquera l’étincelle, entrainant cette mue, superbe et effrayante : Jolene, l’absente, la discrète, se drape du manteau de la résistance contre le mépris. Jolene, dressée face à la condescendance, porte-parole des muets.

Et quel plus beau plaidoyer que ce Requiem ! Gilles Marchand nous a habitués à une prose épatante : ici, la maîtrise époustoufle. Raconté par une star du rock déclinante, qui observe Jolene comme on décrit une icône — une relique ? — la subjectivité fonctionne à plein. À travers son regard, se dessine une légende, et voici le fond du projet qui se dévoile.
Mythe moderne, légende urbaine, Jolene décrypte la création d’une histoire : Jolene actrice de la révolte devient instrument de sa propre allégorie. Elle devient la Jeanne d’Arc avant que le FN ne se l’approprie, celle des images d’Épinal, qui servent elles-mêmes des intérêts plus grands. 

Au service des humbles, de cette tribu d’intouchables, à plus d’un titre, des indécrottables, de ceux qui se sont laissés pour compte, Jolene brille, diamant dans la fange, qui n’aurait nulle arrogance ni dégoût pour elle. Elle existe par eux, s’est métamorphosée grâce à eux, provoquant sa propre chute. Martyre d’une prophétie autoréalisatrice, elle sera sacrifiée aussi violemment qu’il se doit – avec à peine ses compagnons d’infortune pour témoigner, martyrs eux-mêmes, si l’on aime le grec ancien. 

Requiem pour une Apache virevolte, sombre et tragique, avec la conscience que tout commencement a une fin — et que seuls les grands destins s’accomplissent dans la gravité. Peut-être avons-nous là le dernier des drames romantiques comme l’avait dit Hugo, en « peinture totale de la nature », avec cette association, elle aussi tout en oxymore, de grotesque et de sublime. 

Gilles Marchand, dramaturge : personne ne l’avait vue venir celle-là…
 


Gilles Marchand – Requiem pour une Apache – Aux forges de Vulcain — 9782373050905 – 20 €


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Pour approfondir

Editeur : Aux Forges De Vulcain
Genre : littérature
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782373050905

Requiem pour une apache

de Gilles Marchand

Jolene n'est pas la plus belle, pas la plus fine non plus. Et pas forcément la plus sympa. Mais lorsqu'elle arrive dans cet hôtel, elle est bien accueillie. Un hôtel ? Plutôt une pension qui aurait ouvert ses portes aux rebuts de la société : un couple d'anciens taulards qui n'a de cesse de ruminer ses exploits, un ancien catcheur qui n'a plus toute sa tête, une jeune homme simplet, une VRP qui pense que les encyclopédies sauveront le monde et un chanteur qui a glissé sur la voie savonneuse de la ringardisation.Ce petit monde vivait des jours tranquilles jusqu'à ce que Jolene arrive. En quelques mois à peine, l'hôtel devient le centre de l'attention et le quartier général d'une révolte poétique, à l'issue incertaine.Gilles Marchand est né en 1976 à Bordeaux.

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