Rétine : la littérature, écran total

Auteur invité - 09.10.2019

Livre - Retine Premier roman - Théo Casciani POL - rentree litteraire 2019


ROMAN FRANCOPHONE - En 1864, Emile Zola définissait, dans une lettre à son ami Antony Valabrègue, les fondements de sa théorie des écrans : la littérature est un prisme arbitraire par lequel nous percevons une réalité par essence déformée. Avec Rétine, premier roman ambitieux et plastique paru chez P.O.L., Théo Casciani questionne la place de littérature à l’époque des écrans.
 
 
 
Dans sa lettre à Valabrègue, le jeune Émile Zola expose comment les différentes écoles - classique, romantique, réaliste - sont vues comme autant de filtres plus ou moins opaques insérés entre le réel et la création. Le monde n’est alors pas donné tel quel dans l’œuvre, mais toujours déformé par le tempérament de l’artiste : toute réalité y est perçue comme à travers un écran.

En écrivant ce mot, Zola pensait-il déjà aux ordinateurs, smartphones, tablettes qui envahiraient notre quotidien et qui conditionnent aujourd’hui une part toujours plus importante de notre expérience du monde ? Il est permis d’en douter. Pas de trace d’iPad dans ses romans, pas davantage de Facebook ni, le croira-t-on, la moindre mention d’internet. Et pourtant, la question qu’il posait de la représentation littéraire n’a rien perdu de son actualité.

Le jeune Théo Casciani s’en empare sans complexe dans son premier roman Rétine, où il interroge la place de la littérature dans une époque marquée par la profusion - et la concurrence - des images et des écrans.

Son narrateur, que l’on suit de Kyoto à Berlin, en passant par Paris, est chargé par l’artiste DGF - acronyme sous lequel on reconnaîtra sans mal Dominique Gonzalez-Foerster - de traiter une banque d’images issues d’internet et des réseaux sociaux en vue d’une exposition justement nommée Rétine. Parallèlement, il vit une rupture difficile et à distance avec sa petite amie. A partir de ces deux ressorts narratifs, qui n’ont a priori rien de particulièrement enthousiasmant, se construit le véritable projet de l’auteur : nous donner à voir la naissance d’un regard.

Nous entrons alors au fil des phrases dans les images, dans les décors, dans l’œil même de ce narrateur par un effet de zoom qu’annonce la structure quadripartite du roman, découpé en « Exposition », « Images », « Regard » et « Optogramme », et que confirme cette déclaration quasi-finale : « je me disais qu’il ne fallait jamais négliger le regard, que si nous critiquions le pouvoir des images, nos yeux étaient également dotés d’une puissance sans pareille, […] le regard est un muscle, un geste, une action ».

Or, comme le savent les étudiants en histoire de l’art où l’exercice est un passage obligé, bien regarder c’est avant tout décrire. C’est ainsi par le langage que Théo Casciani a choisi de mener cette confrontation avec les images et particulièrement par la figure de l’ekphrasis (explicitement citée dans le livre), cette description scrupuleuse d’une œuvre d’art, ici étendue à l’ensemble du monde contemporain.

Comme les visions qui défilent sur la rétine - écran où se joue le passage du réel à la perception -, le roman présente une succession de scènes perçues par le narrateur. Se côtoient des descriptions aussi diverses que celle d’une performance artistique, d’un feed instagram, d’une manifestation politique, unifiées par la cohérence d’un regard et d’une écriture. Il est à ce titre particulièrement révélateur que Théo Casciani ait choisi pour siège de son roman le milieu de l’art contemporain : l’écrivain s’y dévoile moins en compositeur ou peintre du réel qu’en curateur cherchant, selon l’intention qu’il prête à DGF, « un moyen de réfléchir à la vitre qui sépare d’ordinaire le spectateur de l’œuvre observée, et [à] envisager de nouvelles manières de faire écran ».
 
Les images que donne à voir l’auteur, qui s’accompagnent occasionnellement d’inserts assertifs et réflexifs, font penser à ces installations où l’on sent, derrière l’œuvre présentée, tout un discours qui a présidé à leur construction. A l’opposé de l’idéal inspiré par la musique d’une écriture immédiate, la langue de Rétine semble assumer, revendiquer même son statut de media.

Il ne s’agit pas de faire sentir malgré le langage, ou de faire sentir le langage lui-même, mais bien de se servir du langage comme d’un moyen plastique de création parmi d’autres. Pas de travail minutieux de la phrase chez Théo Casciani, de la métaphore, du terme parfait : sa poétique se situe au niveau du paragraphe, de la page, du chapitre où elle déploie des images dont les mots sont l’écran.

Peut-on dès lors s’étonner de certaines formulations ou tournures qui auraient pu paraître malheureuses ? Outre que Rétine est un premier roman, auquel on pardonnera des maladresses largement compensées par des qualités de construction, d’exposition et de vision, ces défauts apparents, ces aspérités, sont le signe de la rugosité du média utilisé.

Alors quoi, la littérature, un écran comme les autres ? Pas vraiment : un écran total semble nous dire l’auteur. Non seulement le roman fait défiler les images comme le ferait un smartphone, mais il permet, par la description, de passer derrière la vitre pour nous « livrer une réalité augmentée de la chose décrite ».

Ironie subtile, c’est par l’antique ekphrasis que nous atteindrons cette réalité augmentée, représentation littéraire de la complexité et de l’imbrication des visions contemporaines. Ironie plus subtile encore, comme pour témoigner de la profondeur de cet écran zolien 2.0, les deux adjectifs utilisés dans le roman pour définir la fameuse figure, qualifiée de description « précise et détaillée », se retrouvent exactement ici.
 
Maxime Moraud 


Théo Casciani - Rétine - P.O.L. - 9782818047439 - 19.90 € 


Dossier - Rentrée littéraire 2019, romans, auteurs, prix litteraires


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Pour approfondir

Editeur : P.O.L
Genre : littérature
Total pages : 288
Traducteur :
ISBN : 9782818047439

Rétine

de Casciani, Theo

C'est le roman d'un regard, le roman d'un jeune homme qui appréhende sa propre histoire à travers l'énigme des images qui s'impriment sur sa rétine. Entre Paris, Kyoto et Berlin, c'est aussi l'his- toire d'une rupture amoureuse. Pas un mot, pas un dialogue. Tout se joue dans les regards. A travers des skypes silencieux entre les deux amants, et une quête indéfinie de l'autre dans les images. Le narrateur passe des préparatifs d'une exposition de l'artiste Dominique Gonzalez-Foerster (DGF) au Japon, à laquelle il participe jusqu'à la quête de son amour, Hitomi, dans un Berlin submergé par le rassemblement de la jeunesse européenne, plongé dans une ambiance insurrectionnelle, à l'occasion des festivités des 30 ans de la chute du Mur. Il apprend à se démettre de corps et de territoires dont il n'a que l'image pour faire l'expérience de son propre regard, et accepter la fin de son histoire d'amour. Confronté à la saturation visuelle contemporaine, le narrateur dérive.

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