Retour du festival de Chambéry.

Les ensablés - 29.05.2011

Livre


A Chambéry, le regard, dès lors qu'il s'élève au dessus des rues, bute sur les massifs de forêts qui cernent la ville. Des falaises grises, droites comme des orgues de pierre, les surplombent. Puis, plus haut encore, c'est le ciel sans nuage, une lumière ondulante, presque d'été, une chaleur déjà écrasante. Comme dans toutes les belles villes de France, Chambéry possède sa cathédrale de pierres blanches, bleuies par les ombres du matin, et ses vieilles maisons qui s'enroulent autour d'elle. Il y a le Château, un peu à l'écart, un château fort, crénelé, exactement comme on les imagine, enfant, en lisant Walter Scott, un théâtre construit par de riches familles du pays. Et dans une rue, un bouquiniste fort bien achalandé en ensablés: Calet, Guérin, Chevallier, Hardellet, que je pourrai visiter à la fin de mon séjour. Car j'ai peu de temps: je suis un des quatorze lauréats du festival pour mon livre La nuit du Vojd, et les organisateurs m'ont réservé un emploi du temps serré. Ce sera chaque jour, débats et rencontres... Mais la spécificité de ce festival, c'est que beaucoup des personnes qui viennent nous écouter ont lu nos livres. Dans des comités de lecture, ils les ont analysés, discutés, avant de les sélectionner. Cela change tout. Les lecteurs viennent ici pour nous rencontrer, poser des questions précises. A la sortie des conférences, ils restent pour continuer encore à nous interroger. "Ici, vous avez écrit..." Certains sont venus me dire que mon roman les avait touchés parce qu'ils y avaient reconnu leur situation ou celle de leurs proches. J'étais ému. Ainsi, les feuilles écrites dans ma solitude avaient atteint la leur. Certes, le livre ne guérit aucune plaie, mais de la voir décrite, déjà on s'en distancie. Il y avait aussi des classes emmenées par des professeurs dévouées qui, durant toute l'année, avait préparé le festival. Des jeunes filles de quinze ans, au théâtre, me posaient des questions, m'avaient envoyé des lettres quelques mois plus tôt. Leur ferveur pour la littérature était vraie. L'une d'elle est venue me demander si elle pouvait m'envoyer un de ses écrits. Un jeune homme de dix-sept ans m'attendait à la sortie du festival pour me montrer une de ses nouvelles. Je croyais me reconnaître. Tout cela m'a rendu joyeux. Il y en a encore quelques uns, donc, qui y croient encore. Mais je garderai aussi le souvenir de ma visite en prison, à la rencontre de détenus qui avaient lu La nuit du Vojd... Maison d'arrêt de Chambéry. Entrée, fouille, première porte, deuxième porte. Puis, je vois à ma gauche un long et large couloir bordé de cellules. Ce n'est pas là. On me fait monter au premier étage. Une dame avait préparé la rencontre depuis quelque temps. Chaque semaine, elle anime des comités de lecture dans cette prison. On m'a fait entrer dans une salle appelée l'école. Des hommes m'y attendaient, les détenus. Des jeunes, des plus âgés, me souriaient. J'avais envie que ça marche, qu'ils soient contents. Je me suis assis, eux aussi. Une quinzaine d'hommes d'un autre monde, quinze paires d'yeux fixés sur moi. Un homme mince, cheveux rasés, avec une nuance de sourire, a pris la parole. Il tenait un papier. "Le début va pas trop vous plaire, mais vous verrez la suite." Le roman l'a d'abord ennuyé, avoue-t-il, pour ajouter qu'ensuite il s'est laissé prendre. Il me le prouve. Il a analysé le texte. Alors le débat commence. Il y a là le responsable de la bibliothèque, détenu lui aussi, déjà âgé, un rire toujours prêt; un jeune homme en short, blond, qui tient à lire à voix haute les passages du livre qui l'ont marqué, un autre en veste de survêtement, barbe de trois jours, grands yeux clairs dont le regard est une vrille, un autre encore, sans doute albanais, qui se lève aussi pour lire. Son accent est fort. Je n'en reviens pas de son opiniâtreté. Un jeune, au regard limpide, me dit qu'il lit à nouveau depuis qu'il est en prison. Peu à peu, j'oublie l'endroit où je me trouve. Je me sens bien. Eux aussi, j'espère. Je comprends toute la satisfaction que peut éprouver cette dame qui anime les réunions. Nous parlons. Qu'est-ce que la liberté? Naît-on ordure?  Des questions plus personnelles... Les rires viennent. Quand je m'aperçois qu'il faut partir, je dis : "Déjà?" Je les quitte en leur serrant fort la main. Je me dis: "Qu'ont-ils donc fait pour être là?" Je voudrais qu'ils s'en sortent. Et c'est possible, oui, j'y crois, parce qu'ils aiment lire. La littérature nous a réunis. Je garde leurs visages dans mon cœur. Je ressors, retrouve Chambéry, les auteurs. Mohammed Aissaoui, Pierre Szalowski, Laurent Binet, et d'autres, dont les noms me deviennent familiers, avec qui je parle, dîne, trinque... Nulle jalousie. Nous sommes tous égaux. Les organisateurs sont aux petits soins. Véronique Bourlon a fait un travail incroyable avec sa petite équipe, renforcée par des bénévoles. A tous ceux que j'ai croisés, je voulais par ce petit texte rendre hommage. Pour une fois que je ne reviens pas pessimiste...