Rêve d'une société idéale, Denis Langlois un déplacé

Clément Solym - 03.04.2012

Livre - Le Déplacé - Denis Langlois - Editions de l'Aube


Avocat et militant révolutionnaire, Denis Langlois est, en 1998, désabusé. Le décès de son père - « tout est lié » -  précède de peu la perte de ses « illusions politiques ». Du jour au lendemain, les luttes humanistes lui sont devenues vaines, le rêve d'une société idéale une inatteignable utopie.

 

Lorsque madame Kassem le sollicite pour retrouver les traces de son fils Élias, disparu au Liban depuis une douzaine d'années, l'homme « libre, prêt à tout », se lance. Et part. La guerre est toujours présente dans le Liban que découvre le narrateur. Malgré la paix déclarée officiellement en 1990, après 15 années de déchirements, les plaies sont encore béantes sur les murs et dans les coeurs.

 

Chauffeurs de taxi, religieuses et religieux, enfants, commerçants, tous miment une vie paisible, harmonieuse, loin des conflits passés. Aucun pourtant, n'a véritablement pansé les plaies occasionnées par la guerre dans les âmes. Tous vivent encore dans la hantise de leur inhumanité, de la traîtrise du voisin, où l'ancien ami se révèle soudainement le pire des loups.

 

Au fur et à mesure que progresse son enquête, Denis Langlois découvre l'histoire de l'homme qu'il traque doucement. Élias est le seul survivant d'une famille massacrée, dissident face aux horreurs de la guerre, objecteur de conscience surnommé le « dégonflé ». Dans des paysages d'une beauté étourdissante, malgré les stigmates, la trace d'Élias se perd dans les méandres de l'Histoire.

 

Du monastère de Jounieh aux montagnes du Chouf, le narrateur s'identifie progressivement à celui qu'il recherche, monologue avec lui, invoquant parfois cet homme que l'horreur de la guerre a frappé de plein fouet et qui a choisi de rester debout, sans prendre le fusil.

 

Denis Langlois

 

L'ouvrage est beau, touchant et difficile. Beau par ses descriptions des paysages du Liban, par la fausse candeur qui transpire de certains personnages, de leurs failles qui les rendent parfois attachants. Mais ces mêmes failles révèlent parfois des abysses de monstruosité, exposant une troublante « banalité du mal » (selon le mot d'Hannah Arendt) qui ne peut que faire frémir le lecteur.

 

On ressent le juriste derrière le romancier, grâce à l'écriture fine, ciselée, efficace de l'auteur. Pas un mot ne manque, ni ne vient en excès, comme une plaidoirie pour l'humanité, avec ses beautés et ses noirceurs.

 

Où le « déplacé » n'est plus seulement celui que l'on a chassé de son village, mais quiconque tente de fuir la barbarie du monde, au prix, parfois, de se désolidariser des siens. Pour reprendre le témoignage du Père Samih Raad, ancien curé de Maasser-el-Chouf : « ni un adjectif, ni un titre, mais bien un état ».

 


 

 

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