Richard Millet dans la solitude du témoin

Félicia-France Doumayrenc - 12.05.2015

Livre - Richard Millet - solitude témoin - chronique guerre


« L'isolé absolu ».

 

« Nous vivons sous le régime de la fin ».

 

 Ce sont par ces mots que s'ouvre le dernier livre de Richard Millet Solitude du Témoin. Fin de la pensée, fin de l'écriture, fin du monde. Fin. Donc, pourquoi écrire si tout est sur le point de se terminer à jamais ? Pourquoi ? Puisque « Ce qui est mort est l'idée de culture en tant que civilisation, le Culturel lui, étant l'alliance du divertissement et de la Propagande, c'est-à-dire un conditionnement de masse opérant au nom même du narcissisme individuel ».

 

Parce que Richard Millet le dit lui-même : « Mais oui ! Je vois et j'écris. La phrase est le lieu de ma solitude et de ma non-ouverture. (…) Mon style est l'écho de mon origine dans la langue, ce que je fus, suis et serai : la singularité par quoi je ne cesse de témoigner de la langue ».

 

Ce livre, cet essai, ces fragments (il est difficile de mettre dans une case ce texte) est un point de vue sur le monde, l'écriture, sur le déclin d'une société, l'islamisme, la déchristianisation, la défaite de la langue littéraire, le consumérisme, l'individualisation petite-bourgeoise, le capitalisme mondialisé, la bien-pensance, la déculturation, l'anti-racisme d'Etat.

 

Si Richard Millet a voulu être macabre et faire frémir son lecteur, il s'est trompé. Ce qu'il dit est grave, parfois pesant, on peut être en opposition complète avec ses idées politiques et sa vision sur le monde, mais quelle langue ! Quel talent ! Ce livre est jubilatoire lors de certaines anecdotes comme celle-ci « François Hollande (…) m'envoie ses vœux (…). Deux phrases. La première comporte deux erreurs : “necessaire” est écrit sans accent, et il n'y a pas de point à la fin d'une phrase. (…) Comment gouverner sans orthographe ? La faute d'orthographe n'entraîne-t-elle pas l'erreur politique ? », mais, surtout fort juste, et on l'aimerait pessimiste sur le déclin réel de notre langue et de la linguistique, ainsi explique-t-il : « Apocope et aphérèse. Proposez à des imbéciles le mot “rando” au lieu de randonnée, ou “appli” au lieu d'application, ou encore “ado” pour adolescent, ils choisiront d'emblée l'abréviation. », or il pointe, avec justesse, une attristante réalité.

 

Richard Millet écrit un texte sans concession sur le monde, mais ce qui est le plus frappant est qu'il ne s'en fait pas, non plus, à lui-même.

 

richard_millet_solitude_temoinAucune lamentation, aucun apitoiement, aucun regret (en éprouve-t-il ?, de cela il ne parle pas) même s'il ne peut s'empêcher de revenir à la sombre affaire de 2O12 en une pirouette « Boulevard Saint Germain, j'aperçois M. avec sa tête de procureur stalinien rongé par le cancer de la prostate. (…) “Je change de trottoir, lequel d'ailleurs était ponctué de déjections canines dont on aurait pu croire qu'il les avait lui-même semées”. »

 

La solitude du témoin explose dans le quatrième et dernier brillant chapitre du livre. Ses notes ou chroniques qui semblent prises sur le vif, sont ciselées et on mesure, alors, tout le travail, tout le talent de l'écrivain qui a sa langue propre. Langue qui, comme il le fait remarquer avec justesse, manque cruellement à beaucoup d'auteurs. 

 

Richard Millet se sent-il seul ? Puisque les dernières phrases du livre sont empreintes de nostalgie, « je n'aurai écrit que pour en appeler à celui qui témoignera de moi, quitte à devenir mon propre, mon unique témoin ».

 

Lire ce livre sera le faire mentir. On en ressort grandi. On a le sentiment d'une bouffée d'air pur tant Richard Millet manie sa plume avec talent. Livre constat, livre témoin, livre de la solitude de l'écrivain, mais qui n'est, certes, pas un texte à laisser à l'abandon. Ces fragments ont des effluves de Blanchot, de Barthes et donnent envie de les prendre partout avec soi, pour en relire des phrases, dans des moments de solitude où les mots deviennent, alors, nos meilleurs consolateurs.