Rien sur ma mère, Christine Detrez

Clément Solym - 11.03.2009

Livre - rien - mere - Christine


Il est un secret partagé par trois milliards d’individus sur terre, un secret que j’aie le privilège de connaître, mais je ne peux en parler que du bout des lèvres.
 

Ce secret, Christine Detrez, le sait sans doute puisque la narratrice de Rien sur ma mère, récemment paru aux éditions du Chèvrefeuille étoilé, nous en fait part d’une manière particulièrement sensible et subtile, au sens où l’on qualifie quelque chose impossible à toucher ou à saisir. C’est ce projet difficile qui est l’objet de ce « roman ».

 

L’épigraphe est extrait de Suppôts et supplications d’Antonin Artaud :

« C’est dans son corps qu’on va puiser de quoi refaire la réalité, de quoi se refaire en réalité, et se faire une réalité. »

 

Le personnage principal Lise vient d’avoir une petite fille, Elsa, « le seul prénom possible, avec ces yeux-là ». Apprenant le rôle de mère, la vie de mère, Lise se replonge dans son passé, épreuve d’autant plus difficile qu’une partie en a été effacée. Sa mère, morte dans un accident de voiture alors qu’elle avait trois ou quatre ans, a également disparu de l’histoire familiale. Plus aucune photo ne témoigne de son existence, son nom n’est inscrit nulle part, pas même sur une pierre tombale où l’on pourrait se recueillir.

 

Les choses ne sont pas simples, car la réalité que recherche Lise s’est définitivement envolée, évaporée sous le soleil tunisien. Comment la retrouver ? Elle échange quelques mots avec son père, mais, acteur du drame, il est trop impliqué pour en donner une version impartiale. Alors, Lise imagine ce qui a pu se passer, invente ce que sa mère a pu penser, dire, désirer. Cette quête mélancolique se fait sur le mode de l’expérimentation : « C’est dans son corps qu’on va puiser de quoi refaire la réalité, de quoi se refaire en réalité, et se faire une réalité

 

Certaines scènes vécues sur un mode trop idyllique sont vite corrigées par une narratrice implacable qui ne s’autorise aucune complaisance quand elle se passe le film des années de solitude et de tristesse loin d’une mère absente. Pour se protéger, la petite fille expérimente la douleur. Son corps devient le terrain de sa toute-puissance : « Ce corps, je l’ai tordu, je l’ai supplicié, je l’ai consumé, je l’ai écorché de mes ongles, je lai affamé ». Évoquant son enfance, elle nous raconte tous les menus événements qui en fait témoignent de sa mère, de ses goûts, de sa personne et qui inscrivent la filiation dans les liens du sang, n’en déplaise aux anthropologues qui disent que la filiation est sociale.

 

Mais c’est d’être mère, enfin, qui lui permet de comprendre et de pardonner une mère dont bientôt elle sera l’aînée.

 

Ce livre est assez bouleversant, car il témoigne de la très grande difficulté qu’il y a à se construire fille, quand sa mère est absente, mais aussi de la difficulté qu’il y a tout simplement à être mère, ce qui, pour être banal, n’en est pas moins difficile et tenu secret par tous :
 

« Folle aussi comme quand je crie Au loup, au monstre, à la bête pour pouvoir te protéger, Non, ne te retourne pas, il est là, il est derrière toi, n’aie pas peur, maman est là pour le plaisir de te sentir blottie contre moi, tremblante et pleurante, et de te consoler, pour la joie indicible d’être, soudain, tout pour toi. Folle d’être folle de toi. »

 

Christine Détrez, sociologue reconnue pour ses différents travaux sur les représentations du corps dans la littérature et le discours social, signe donc un premier roman d’une grande force et d’une grande tendresse pour son personnage dont le parcours si particulier décrit l’universelle expérience d’être enfant.

 



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