Rimbaud selon Harar, d'Alain Sancerni

La rédaction - 27.12.2016

Livre - Rimbaud selon Harar - Alain Sancerni - gangrène Marseille Rimbaud


Le livre se dévore un couteau à la main. « Je ne regrette pas d’avoir pris le temps d’utiliser mon coupe-papier », confie, avec humour, l’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert à son ami Alain Sancerni. Rimbaud selon Harar est d’abord un beau livre, broché à l’ancienne, où le lecteur coupe page après page. Frissons des fibres du papier. Jouissance de la découverte, d’un « ailleurs » du livre toujours en mouvement. 

 

 

 

D’entrée, le lecteur est ferré. « Happé par le harpon qui tient ta jambe avec fermeté depuis toujours tu remontes à des vitesses vertigineuses – pas une seconde de ta vie – au point obscur où tout a commencé. » L’ample poème en prose se lit d’une traite, d’un souffle. « Tu », « Il », « On », « Harar »... Le lecteur passe par tous les sujets, chausse les « semelles de vent » du poète, devient Rimbaud. 

 

Sur le plateau abyssin (l’Éthiopie aujourd’hui), Harar, quatrième ville sainte de l’islam, est un lieu de tous les croisements. Lieu d’échanges, de marchés, de portes d’entrée, de remparts, de replis, de passages d’une civilisation à l’autre. L’auteur Alain Sancerni y a vécu. 

 

Arthur Rimbaud s’y installe dès 1880 comme agent d’une compagnie d’import-export. Après de multiples expéditions, il y fonde son propre commerce en mai 1888. Mais Charleville le rattrape. 

 

Les mots sont terribles. « Au registre des comptes, tu avais tout tant calculé, pourtant. Mais un gramme de matière imprévu suffit à un soleil pour chavirer sans zigzaguer au gouffre unidimensionnel qui le matait : un atome de malchance, moins que rien, gisait sous ton genou depuis toujours, ce tout petit péché secrètement d’hérédité qui traînait dans ta jambe, tu l’ignorais sans doute – un signe à l’avenir laissé pour lettre morte – et qu’un hasard ou ta fatigue ont éveillé, une graine de loi qui te rend à la Loi. » 

 

Dans le genou, la gangrène fait son trou. Rimbaud conçoit et dessine lui-même la civière, recrute les porteurs. À Aden, on décide de le rapatrier vers Marseille. Hôpital de la... Conception. Jambe amputée. Retour de la mère, du patois ardennais : « Tu n’avais plus devant toi que la flache d’eau noire... » 

 

Reste le poète, la liberté libre, la lumière de Harar dans l’instant arrêté d’une étoile au bord du gouffre. 

 

Les derniers mots du livre flamboyant de Sancerni sont ceux de la vie terrestre de Rimbaud. « Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord... » 

par Hervé Leroy

 

en partenariat avec le CRLL Nord Pas de Calais