Robert Darnton raconte l'édition de livres, avant la Révolution française

Audrey Le Roy - 10.12.2018

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ESSAI – Robert Darnton a publié cet essai en 2017 à l’Oxfort University Press. Publication qui fait suite à un travail de recherches, de collectes, et d’analyses de plusieurs décennies puisque cet ancien professeur à l’Université de Princeton et président émérite de la bibliothèque de l’Université d’Harvard, l’a commencé en… 1965.



 
Publiée depuis peu par Gallimard et traduite par Jean-François Séné, cette étude a plusieurs objectifs : redonner vie aux métiers de l’édition et en particulier aux « intermédiaires loqueteux à la petite semaine, hommes, mais aussi femmes (beaucoup des plus rudes en affaires étaient des épouses ou des veuves) [qui] agissaient comme truchements cruciaux dans la diffusion de la littérature » ; savoir quel type de livres étaient vendus ; analyser la diffusion, sur le territoire français, des éditions piratées par des éditeurs frontaliers ; comprendre la vie des libraires et des intermédiaires de province, car oui l’auteur s’est focalisé sur la dimension provinciale du marché du livre.

Nous ne le répèterons jamais assez, mais toutes études historiques se basent sur des sources définies. Ici, elles proviennent principalement d’archives provinciales et très majoritairement de celles de la Société typographique de Neuchâtel (STN).

C’est donc cette société qui servira de fil rouge ou plus précisément son représentant, Jean-François Favarger, commis voyageur qui effectua pour la STN une tournée des librairies et dont il ramena un carnet de notes extrêmement précieux. Favarger semble avoir été un homme de confiance, protestant et a la rigueur toute protestante : son carnet de notes est très (trop ?) détaillé concernant sa mission, mais rien d’autre ni figure, pas de digression, rien sur la beauté des paysages qu’il parcourt, rien sur le temps qu’il fait, rien sur son état de santé, sur son moral. La mission, simplement la mission.

En outre, les archives de la STN contiennent des milliers de lettres, plus de 50 000, « de quiconque était en lien avec l’industrie du livre – auteurs, éditeurs, imprimeurs, papetiers, fondeurs de caractères d’imprimerie, fabricants d’encres, contrebandiers, voituriers, manutentionnaires, commis voyageurs, agents littéraires, critiques littéraires, lecteurs et, en particulier, libraires dans quasiment chaque ville en France ».
 

La période couverte de 1769 à 1789.


Mais dans un premier temps il est important de définir qui lit (le français) dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Essentiellement l’élite, à savoir la noblesse, certains bourgeois et le clergé du moins le plus élevé. La France du XVIIIe siècle est une France de patois. Le latin cesse d’être une langue parlée vers 1750 et le français, disons académique, est loin d’être maîtrisé par tous, surtout dans les campagnes, fait qui n’est d’ailleurs pas assez analysé dans la crise politique à venir, mais c’est une autre histoire… Quoi qu’il en soit, la lecture est l’apanage d’une certaine élite.
 
Favarger part de Neuchâtel le 5 juillet 1778 pour une tournée des libraires qui durera cinq mois. Il passera par Pontarlier, Lons-Le-Saunier, Bourg-en-Bresse, Lyon, Avignon, Nîmes, Montpellier, Marseille, Toulouse, Bordeaux, La Rochelle, Poitiers, Loudun, Blois, Orléans, Dijon et Besançon. Chaque ville traversée a ses particularités avec lesquelles il faut composer et s’adapter : ville universitaire et culturelle pour Montpellier, législation particulière à Avignon, villes marchandes pour Lyon et Marseille, etc.

Au cours de la lecture, on se rend compte que beaucoup de problématiques sont encore valables aujourd’hui : gestion des stocks, paiement à échéance des factures, retard des livraisons, concurrence… Comme aujourd’hui, les commis voyageurs (actuels représentants) se connaissent tous et discutent le bout de gras dans les auberges pour essayer de glaner des informations sur tel ou tel libraire.

Par contre, ce qui ne donne pas de soucis à nos représentants (enfin il me semble) ce sont les douanes et le casse-tête chinois pour réussir à faire passer les frontières aux contrefaçons : dissimulation de livres interdits dans des livres autorisés, passage par des chemins plus dangereux, mais, de fait, moins surveillés, corruption… tout est mis en œuvre pour faire passer les livres sur le territoire français. Le succès « en tant qu’éditeur dépendait de sa compétence comme expéditeur ; et pour réussir dans les livraisons, que ce fût par des canaux légaux ou par la contrebande, elle devait créer et maintenir un réseau de gens, ainsi qu’un système d’itinéraires ».

Favarger devait, lors de ses visites, déterminer si le libraire rencontré était fiable. Ainsi tout est décortiqué, l’ordonnancement de la boutique, sa réputation dans la ville, et bien sûr il devait se faire une idée de ses comptes. Favarger mène de vraies enquêtes dans les villes qu’il traverse pour savoir qui sera un bon client et si tel est déjà le cas s’il reste honnête et n’essaie pas d’escroquer la STN. 

Outre les problèmes de logistique et de solvabilité, un autre écueil apparaît pour les éditeurs étrangers et leurs publications pirates, le 12 juin 1783 « le gouvernement français émit l’ordre […] que toutes les importations de livres fussent inspectées par la chambre syndicale de Paris, qu’elle qu’eut été leur destination finale ». Cet ordre va énormément chambouler les relations entre les éditeurs et leurs intermédiaires. Beaucoup d’affaires cessèrent causant de nombreux problèmes de trésorerie, souvent même des faillites, sur un marché qui, déjà, n’était pas au beau fixe.
 
Les archives de la STN ne peuvent en aucun cas se suffire à elles-mêmes, ni même permettre d’établir un Top 10 des meilleures ventes, « toute tentative pour dresser des statistiques en comptant de façon indiscriminée chaque vente enregistrée par la STN est vouée à être fatalement faussée », mais on peut tout de même esquisser un classement par thématiques : 
Les libelles à scandale
Les ouvrages des Lumières
Les ouvrages de fiction en général
La littérature de voyage
Histoire et géographie
Sciences et médecine
Dictionnaires, livres de référence et manuels pratiques
La littérature pour enfants
Droit et théorie politique
Politique et événements du moment
Franc-maçonnerie et magie

Pourquoi les livres interdits sur le territoire français fascinaient tant ? Premièrement, ce qui est interdit intrigue, c’est un axiome, ensuite « malgré leur diversité, ces livres transmettaient une vue du monde empreinte d’un message implicite : le monde tel qu’il est n’est pas celui qui doit être. […] En 1789, dans le sillage des livres qui avaient circulé par les canaux du commerce, la pensée se ferait action ».

Un livre éclairant sur les petites histoires du monde du livre pré-Révolution française, alimentant, comme toujours, la grande Histoire ! 


Robert Darnton, trad. Jean-François Sené (anglais) – Un tour de France littéraire ; le monde du livre à la veille de la Révolution – Gallimard – 9782072744921 – 25 €


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Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre :
Total pages : 400
Traducteur : jean-françois sené
ISBN : 9782072744921

Un tour de France littéraire ; le monde du livre à la veille de la Révolution

de Robert Darnton

Spécialiste des Lumières, Robert Darnton a développé une approche anthropologique par le biais de l'histoire du livre et de la lecture. Pour ce faire, il a puisé dans un fonds inédit, les archives de la Société typographique de Neufchâtel, fondée en 1769 - une correspondance de 50 000 lettres, les états des stocks, les pièces comptables, les livres de commandes qui recréent l'univers du livre, des imprimeurs, colporteurs, libraires et lecteurs pendant les vingt dernières années de l'Ancien Régime.

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