Roger Plin (1918-1985) - Dessiner, sculpter : "sa grâce fut d'être libre" (Lydia Harambourg)

Julien Pessot - 07.06.2013

Livre - sculpture - dessin - céramique


La longue période de clandestinité qui marquait l'œuvre de Roger Plin, décédé en 1985, s'achève enfin avec la sortie du premier livre qui porte sur elle. Cette absence prolongée des manuels contraste avec la prégnance dont elle fait preuve sur les mémoires des artistes et des critiques, qui en connaissent la portée et la richesse. Les présentations de Gaston Bachelard et de Lydia Harambourg témoignent de son influence sur plusieurs générations d'artistes-sculpteurs.

 
On sait les musées attentifs aux publications éditoriales. Le livre est vu comme une garantie, jugée nécessaire, avant d'accueillir une œuvre. Le papier doit forger sinon une réputation, sinon une respectabilité sur laquelle les mécanismes institutionnels vont se greffer pour ensuite assurer la pérennité d'un artiste. Il en présente les facettes, de façon aussi exhaustive que possible, agit comme une forme de brochure, dégage les lignes de force d'une vie inévitablement hétérogène, présente une première saisie sur une création souvent multiforme, offre un semblant d'ordre. En même temps qu'il est l'aboutissement d'un long travail de recollection, de préservation et de restauration, il est le premier jalon vers la reconnaissance publique, l'ultime mutation d'une œuvre, désincarnée, déracinée, sublimée dans l'universalité et sa présence physique.

 

Pour autant, si l'on est amené à affronter une pensée et une création que l'on veut chercher à comprendre et que l'on veut faire comprendre, le livre n'est qu'une étape de transition entre deux moments statiques de l'œuvre, figée par la mort de son initiateur avant d'être immortalisée par l'exposition, et qui précède d'autres parutions plus complètes et plus subtiles encore. Mais c'est dans cet entre-deux, au moment où elle se défait de l'emprise d'un créateur avant de s'offrir à la main-mise d'autres personnes, que se compose son histoire personnelle, se structure sa légende, qu'elle se dessine un visage original qui l'accompagnera ensuite. 

 

Le livre de Philippe Arnault et Frédéric Plin est remarquable pour ce qu'il ne se contente pas de détailler comme un catalogue morbide les pièces d'une collection. Il présente un « Roger Plin à la fois monumental et humain ; pas une machine à fabriquer, mais un créateur, un chercheur totalement désintéressé : ‘la production a tué la création' avait-il l'habitude de dire. » (Philippe Arnault)

 

La vocation continue

 

Il y a, chez Roger Plin quelque chose qui pourrait émaner d'un roman de Pierre Klossowski, quelque chose qui le ferait tenir à la fois d'Octave, le professeur de scolastique de Roberte ce soir, et de Charles, le jeune narrateur, l'artiste en devenir constant. C'est que, dans chacune de ses créations, l'érudit accompagne en sous-main le créateur turbulent, tandis que, lorsqu'il donnait ses cours aux Beaux Arts de 1969 à 1983, l'enthousiasme iconoclaste animait aussi le maître sévère et rigoureux. Tous les témoignages s'accordent sur cette dualité, « à la fois ‘austère' et ‘charnelle', ‘minimaliste' et ‘exubérante' » écrit Philippe Arnault,  qui trahit un parcours fascinant comme une longue marche solitaire à travers toutes les formes d'art.

 

Avant de former des générations d'artistes à son tour, il commence par se former dans les années quarante dans les cours académiques des grandes écoles, puis dans la fréquentation des ateliers d'artistes de Montparnasse.  « L'enseignement constitue une part emblématique de son parcours, et affirme une vocation parallèle, celle de faire partager à ses élèves le culte de la beauté, la ferveur, son amour pour l'art débordant de sa vie intérieure. » (Lydia Harambourg). Nombre de ces élèves se souviennent de ces moments où l'érudition ouvrait un espace d'expression sans dogme, sans système. Le refus de la soumission ou de l'adoration béate des maîtres ou des sacro-saints principes permettait la liberté de critiquer et de remettre en cause pour mieux soutenir sa propre vision des choses. « Le bienfait d'une méthode n'est point dans les contraintes. Il en découvre les conséquences fécondes dont la première est que le dessin est l'expression de l'artiste la plus immédiate, la plus intime, la plus complète dans sa simplicité. » (Lydia Harambourg)

 

Il recevra la plupart de ses élèves dans son atelier, indissociable de sa maison, structurant par-dessus sa famille, laquelle sera repoussée en arrière-plan, une autre cellule familiale liée par une même vocation, et où peut se raviver l'enthousiasme de la création et la réflexion. « Car un dessinateur de maisons heureuses doit nous transmettre une invitation à entrer. Roger Plin aime tant ce qu'il dessine que toutes les demeures ont le grand signe de l'hospitalité. » (Gaston Bachelard)

 

L'extase de la pensée

 

A parcourir le livre, ce qui frappe le lecteur d'abord est l'hétérogénéité des pièces. Roger Plin s'exprime par le dessin, la sculpture en bronze, les médailles, trouve son inspiration dans l'Antiquité hellénique, le Moyen-âge oriental, l'Égypte, l'art roman, les arts primitifs, le nu académique, les paysages de campagne. Pourtant, à travers cet ensemble transparaît la même passion intellectuelle. « Enjeu d'une mystique et d'une éthique que le temps n'altérera pas. Le dessin l'accompagne, fait corps avec sa pensée. Une passion dévorante, qui absorbe tout, et qui renaît sans cesse sous ses mains mutantes. » (Lydia Harambourg).

 

Ses expériences troglodytes mettent en prise avec un tourbillon de forces et d'énergies qui s'articulent, comme une entité spirituelle dans la quête de sa propre substance. Ses croquis, qui mettent en avant la rondeur des corps, dans des postures ostentatoires mais néanmoins respectueuses, répriment difficilement les pulsions de la chair dans le cadre d'une vision pensive, méditative.

 

Le tout se veut apaisé, méticuleux. Les visages sont mis en retrait, souvent réduit à un schématisme antique. Seules les formes prévalent. Mais c'est dans ce jaillissement constant de formes sans géométrie que l'on ressent l'enthousiasme qui habite l'artiste, et que l'on peut mesurer l'étendue de son périple créatif. Car toujours, au-dessus de ces sculptures, semble planer l'ombre de ce Roger Plin en quête de quelque chose. L'œuvre ne se départit pas de ce visage.

 

Au-delà des objets, transparaît la quête. Les récits que chacun en fait, par ses mouvements labyrinthiques, semblent converger vers une obsession, jamais pleinement formulée, dont nous croyons surprendre ça et là le reflet, tantôt de façon brute, tantôt de façon catégorique. Derrière l'œuvre de Roger Plin s'ouvre un abyme, comparable à ceux d'Arvo Pärt, et c'est cet effort pour partager la vision de l'artiste, d'un au-delà si extérieur, qui, paradoxalement, nous ramène vers l'intimité et le secret de l'existence de Roger Plin : ce foyer fascinant où il ne cesse d'engendrer sa propre légende, de reformuler et d'affiner son visage.

 

Il reste la vivante et naïve pensée de faire passer un peu de sa vie et de son enthousiasme dans les représentations qui subsisteront après sa mort. « … Il ne faut pas avoir ‘l'œil à la traîne' avec les encombrements de la compassion. Le musée est le seul refuge, davantage pour mieux se persuader soi-même et se rassurer que d'emprunter des poncifs. », écrit-il. Il fallait un livre pour perpétuer cet élan.