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Rois, batailles et éléphants : rendez-vous à Constantinople

Mimiche - 08.04.2020

Livre - Mathias Enard - rois batailles éléphants - Goncourt lycéens Enard


ROMAN FRANCOPHONE – Jeudi 13 mai 1506. Constantinople. Michelangelo di Lodovico Buonarroti Simoni descend sur le quai de la ville depuis la bateau qui, en une petite semaine, l’a mené dans cette cité qui, alors, « [balaçait] encore entre Ottomans, Grecs, juifs et Latins » et où règne le sultan Bayazid, deuxième du nom, que les Français appellent Bajazet.



 
Bayazid est un homme de culture, amateur d’arts, de musique, de vin, de jeunes femmes aussi bien que de jeunes hommes, de science, d’astronomie, d’architecture…

À Florence Michelangelo Buonarroti, lui, a déjà à son actif son David et jouit jusqu’à Rome d’une grande renommée de sculpteur. Renommée qui l’avait précédée dans la ville papale où Jules II l’avait appelé pour commencer la création de son tombeau.

Mais ce pape, qui lui avait promis monts et merveilles, ne tient pas ses engagements envers Michelangelo, reportant sans cesse à plus tard le versement des subsides qu’il lui avait fait miroiter, mettant à mal toute l’organisation de l’ouvrage commandé. Sans parler des jaloux qui ne manquent pas et dont Michelangelo soupçonne que les manigances de couloirs ne sont pas non plus étrangères aux fins de non-recevoir qu’il a subies à chacune de ses dernières tentatives d’entrevue avec Jules II.

Alors Michelangelo a fui Rome pour retourner à Florence qu’il a quittée à son tour en catimini pour rejoindre Constantinople où le sultan veut qu’il conçoive et construise un pont pour la Corne d’Or joignant la ville au quartier de Galata ; Pont dont da Vinci a vu refuser son propre projet ! Une opportunité, mais aussi un défi immense !

Dès son arrivée sur place, Michelangelo prend la mesure du projet et débute sa réflexion pour le mener à bien.
 
Dans ce court ouvrage (à peine 150 pages de texte très aéré), Mathias Énard mêle avec beaucoup de doigté et d’imagination la réalité d’une « escapade » de Michelangelo à Constantinople en réponse à l’invitation du Sultan (dont reste, dans les archives ottomanes récemment re-découvertes, un projet de pont établi par l’artiste : projet bien moins connu que celui de da Vinci) et une fiction merveilleusement crédible pour remplir les immenses « trous » laissés vides autour de ce qui est historiquement connu de la vie du grand Maître florentin.

Ponctuant le bref séjour de Michelangelo dans la ville cosmopolite, de traductions de courriers envoyés à son frère à Florence comme autant d’ancrages du récit dans la réalité, Mathias Énard nous fait découvrir avec lui les merveilles architecturales de Constantinople qui vont le laisser époustouflé par les audaces des bâtisseurs de Sainte Sophie : « entre l’autorité extérieure et l’élévation, la lévitation, presque, de l’espace intérieur » il sera fasciné par « l’impression de légèreté » dont il s’inspirera pour dessiner le dôme de la basilique Saint-Pierre.

De même, découvre-t-on avec lui la ville et ses secrets, ses mystères, ses plaisirs, toute cette culture musulmane qui, lui, le chrétien, le rebute. Alors que, pourtant, il n’est pas insensible aux charmes de la musique et des danses orientales.

En fait, le lecteur est en permanence partagé entre prendre du recul et se noyer dans la fiction parce que, même au beau milieu de celle-ci, il y a toujours un fond de réalité historique ou culturelle qui ressurgit et qui fait de ce roman une véritable passerelle vers une biographie véritable.

Les relations entre les « régnants » (qu’ils soient pape romain ou sultan oriental) et les artistes (que les premiers utilisent pour asseoir leur gloire) sont d’une banale similitude : tout est occasion de leur signifier leur subordination par les subsides qu’ils leur accordent, leur refusent ou tardent à leur donner.

Il est aussi amusant de se voir rappeler que, comme tous ses contemporains occidentaux, Michelangelo devait bien, compte tenu de son rapport à l’hygiène corporelle, sentir le bouc plus que la rose !

Ce livre est une vision libre et intéressante de l’artiste, complémentaire à celle que raconte Léonor de Recondo dans son Pietra Viva, dans une autre phase de son art créatif. Là, ce n’est plus la veinure du marbre qui importe, mais la fonctionnalité, de l’ouvrage, son efficacité technique, son esthétique face à la complexité technique des obstacles à surmonter : l’art est difficile, le challenge est énorme, l’accouchement est difficile et tout l’art de Mathias Énard est de nous le faire vivre « en direct », au cœur des tourments de Michelangelo, dans une ville où il a perdu ses références culturelles et dont il ne comprend pas les codes pas plus qu’il ne parle la langue, ce qui contribue à la difficulté.

Ajoutez à cela une écriture ciselée, précise et énergique et vous avez entre les mains quelques instants de lecture enthousiasmants.


Matthias Enard — Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants — Babel — 9782330015060 – 7 €


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