Sans fard, Le royaume de Sasha Kozak

Cristina Hermeziu - 26.05.2017

Livre - Littérature roumaine - Moldavie - post-soviétisme


On ne vit pas dans le meilleur des mondes possibles…surtout à l’Est. Le démantèlement de l’URSS au début des années 1990 a laissé sur le bord de la route (de l’Histoire) des pays désemparés, en quête d’identité, d’un autre destin, d’une vie libre et surtout meilleure. C’est le cas de la République de Moldavie, petit pays de l’Europe orientale, où les quelques 3,5 millions d’habitants parlent le roumain - langue officielle - ,mais aussi le russe et l’ukrainien.
 

Qui sont-ils, ces Moldaves ? De quoi vivent-ils, là-bas ? Qu’est-ce qui les préoccupe ? Comment font-ils l’amour ? Comment meurent-ils ?
 

Au carrefour de leurs multiples identités, les écrivains moldaves d’aujourd’hui font des merveilles : il suffit de lire le très bien accueilli Stefan Bastovoi (Les lapins ne meurent pas, traduit par Laure Hinckel pour Jacqueline Chambon) ou demain Tatiana Țîbuleac, dont un premier roman est en cours de traduction. Il suffit également d’entrer dans Le Royaume de Sasha Kozak, de Iulian Ciocan, traduit du roumain par Florica Ciodaru-Courriol et publié par les très originales éditions Belleville.
 

Mais vous qui y entrez, laissez toute espérance…
 


 

« Roman social déjanté », on lit sur la première page et on n’est pas loin d’un guide fictionnel « Moldavie - mode d’emploi ». Ce qui interpelle dès les premières pages c’est le regard hyperlucide que l’écrivain Iulian Ciocan pose sur ce coin désenchanté du monde et sur cette époque sans illusions : « Les années 90 étaient venues, le temps de la débandade et des destins sacrifiés. Des ruines de l’URSS naquit le chaos. »
 

D’un côté c’est « la prospère Roumanie européanisée », de l’autre ce sont « les nouveaux Russes » : coincée et souvent tiraillée, au gré de l’Histoire, entre deux sphères d’influence voisines que tout oppose - une latine, l’autre slave -  la Moldavie forge son âme hybride à travers cette cohabitation surexcitée au quotidien entre des roumanophones et des russophones, tous censés incarner en premier l’identité et l’authenticité de ce peuple de l’Est.
 

A l’image du personnage bifrons Sasha Kozak, appelé aussi Alexandru Cazacu, dont l’existence est une suite de course à obstacles dans une société postsoviétique certes libre (et libertaire) mais aussi en proie à la pauvreté, à la corruption et à la décadence morale.
 

A l’instar des altercations quotidiennes, brutales, dans la rue, où s’affrontent deux clans opposés, pourtant inextricables pour l’identité du pays :

« -  Ben, putain, ça s’y voit qu’ta mère t’a jamais appris à parler moldave ! Où tu vis, hein, abruti ?

Les yeux du plouc étaient injectés de sang.

-          Et vous, quand est-ce que vous avez désappris le russe ? »
 

Journaliste politique également, l’écrivain Iulian Ciocan a sans aucun doute et les moyens et le talent de montrer en toile de fond les rouages d’une société contrastée, à la dérive, mais il se refuse d’être sociologue ou moraliste : il est surtout un habile romancier qui déploie toute une galerie de personnages ordinaires, attachants ou détestables, des antihéros de l’interminable transition postsoviétique.
 

« On s’était habitué à l’abject, on encaissait, jour après jour, calmement, les tragédies des gens simples comme on ingurgitait les spots publicitaires », résume l’un des personnages et on compatit tout de suite avec Octavian Condurache, ce journaliste désillusionné, cet homme malheureux qui n’aurait pu mieux prédire sa fulgurante destinée romanesque dans l’économie de ce petit roman moldave.
 

L’écrivain ne fait pas de cadeaux à son pays. La belle réussite de Iulian Ciocan réside notamment dans cette noirceur livrée presque sans état d’âme - une violence sans fard des rapports sociaux, des mœurs sauvages, à l’image d’une époque de transition baroque et laide, contrastée et terne, fascinante et insupportable. Cependant, dans ce coin du monde peuplé par des personnages qui hésitent, agissent et évoluent sans héroïsme dans leurs vies minuscules il reste un fond simple d’humanité, une pulsion de pureté qui peut prendre parfois la forme poétique d’un rêve de nuit récurrent : « Et d’ailleurs, pourquoi rêvait-il de bouleaux dans une ville de peupliers et de tilleuls ? »
 

Justement, la ville c’est Chișinău, la capitale de la Moldavie, qu’une petite balise imprimée en bas de page nous invite à découvrir à travers des photos à trouver sur l’édition « augmentée » du roman que la maison d’édition Belleville met à la disposition du lecteur sur son site. De page en page, de click en click, on peut écouter la musique des lăutari que l’écrivain évoque dans son roman ou on apprend la recette de délicieuses plăcinte.
 

Belle astuce, en phase avec le monde connecté d’aujourd’hui, et belle trouvaille pour raviver les couleurs un peu ternes qui nous parviennent de ce pays assez ignoré, plein de saveurs et de talents.