Sans réseaux sociaux, on savait pourtant s'amuser au Moyen-Âge

Audrey Le Roy - 15.03.2016

Livre - Moyen Âge distractions - amuser divertissement - histoire fêtes


S’amuser au Moyen Âge… voilà qui peut laisser perplexe. Généralement, le Moyen Âge a mauvaise presse, période qui nous paraît souvent obscure, car liée à des notions peu avenantes il faut le dire : épidémies, inquisition, guerres, hygiène déplorable, bandits de grands chemins et bien d’autres fléaux qui nous font dire que finalement notre époque n’est peut-être pas si mal.

 

Histoire d'Olivier de Castille et d'Artus d'Algarbe Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 12574 

banquet au XVe siècle : on savait s'amuser !

 

 

Jean Verdon, historien médiéviste, de nombreuses fois primé par l’Académie française, a publié la première édition de ce texte en 1980. Et pourtant, depuis, peu d’historiens se sont penchés sur les plaisirs et les loisirs qui avaient cours au Moyen Âge. Il est bon de les rappeler, c’est ce à quoi s’appliquent les éditions Tallandier en sortant ce livre dans la très riche collection Texto. 

 

Utiliser le terme de « loisir » pour la période du Moyen Âge est proche de l’anachronisme, car il n’y a pas de temps pour cela, du moins pour ceux qui travaillent, pas de week-end, et pas de vacances. Les travailleurs vivent au rythme du soleil et des saisons, travaillant en moyenne 210 jours dans l’année. Les seuls jours chômés correspondent aux fêtes religieuses, aux dimanches et aux événements types mariages, baptêmes, décès, etc., soit environ 90 jours dans l’année. « Néanmoins les moments de détente, les distractions ne sont point inconnues, mais, bien plus que de nos jours, les loisirs sont intégrés au travail. »

 

Dès lors, quels étaient ces loisirs ? Nous venons de mentionner les fêtes religieuses. Celles-ci étaient l’occasion de grandes fêtes populaires. Il y a toute la période de fin et de début d’année, avec Noël, bien sûr, où l’« on décore la maison, on s’habille de neuf », où l’on tue le cochon pour proposer un bon repas et puis où l’on se rend aux différentes messes de la nuit. Vient ensuite, le 28 décembre et la fête des Saints Innocents, le Nouvel An, la fête des Rois puis un peu plus tard, le 2 février, la Chandeleur. Suivent, tout au long de l’année, d’autres fêtes que nous connaissons bien, le Mardi Gras, les Rameaux, Pâques, les fêtes de la Saint Jean (Baptiste), la Toussaint, etc.  


Toutes ces fêtes étaient autant d’occasions de se réunir, de bien manger (ce qui était assez rare à l’époque), de s’amuser, et bien souvent, aussi, d’un peu trop boire. Bien évidemment les hommes d’Église condamnaient ces débordements, même la danse était pour eux répréhensible, surtout concernant les jeunes filles, « lorsqu’elles dansent, le contact des mains, les pressions des pieds, les entretiens secrets les poussent à pécher dans une société si indulgente aux rencontres galantes. »


Qu’importe… nous n’avons pas fini de danser.

Ce qui ressort assez nettement à la lecture de ce livre, c’est que nous possédons plus d’informations sur les plaisirs et loisirs des nobles et des bourgeois. De là à dire que le reste du peuple s’amusait moins, il n’y a qu’un pas, mais, sans source historique, il est difficile de l’affirmer ! Cependant, sachant que les nobles ne travaillaient pas… enfin que chacun se fasse son avis sur la question. 


Quoi qu’il en soit, nous avons donc plus d’informations sur les plaisirs et loisirs des plus riches. Ils s’adonnaient avec joie à la chasse alors qu’elle était très restreinte pour les plus pauvres.  


La chasse, chez les nobles, était très importante, elle relevait du plaisir, de l’activité physique – facteur important pour garder la forme en temps de paix – et du bonheur d’être au grand air. Elle pouvait se pratiquer de différentes façons comme la vénerie (chasse à courre) ou la volerie.


La pêche est également pratiquée, mais si « le poisson joue un rôle important dans l’alimentation des hommes », il ne s’agit pas encore d’un loisir, mais plus d’un moyen de se nourrir. 

 

Une fois que l’homme a chassé à plaisir, il n’a plus qu’à déguster le fruit de ses efforts. Les festins sont copieux, quelle que soit la période du Moyen Âge étudiée. Chez les Gallo-Romains, on reçoit dans des salles richement décorées, où la musique résonne et où l’on aime danser. On y mange des viandes grillées ou rôties, on y boit des vins d’Orient et l’on aime y deviser. Il doit s’agir d’un moment propice au délassement.

 

Codex Manesse, ou Manessische Handschrift

Chasse au faucon

 


Chez les Germains, le raffinement est moins… présent, « les festins se transforment souvent en beuverie. Le repas terminé, on enlève habituellement les tables et les convives continuent à boire jusqu’à ce qu’ils deviennent complètement ivres. » 


Le festin chez les Carolingiens ressemblera à un mixte de ces deux derniers. Mais il n’y a pas que les nobles qui aiment à festoyer, le bourgeois aussi. Une source, très importante, nous permet de savoir ce que le bourgeois mangeait et comment il recevait, il s’agit du Ménagier de Paris, « ouvrage qu’un bourgeois parisien compose à la fin du XIVe siècle ». On y apprend, entre autres, comment les repas sont organisés.

Le reste du peuple, lui, mange plus simplement, et pas toujours à sa faim. Le pain et le vin semblent être les aliments de base. On se nourrit beaucoup de soupes de choux ou de lentilles. Les viandes ou les poissons sont souvent salés pour des raisons de conservation. De façon générale, ils ont des carences en calcium, en vitamines A et C, en protéines animales, mais consomment trop de sucre. 

 

Pour occuper les moments où ils ne travaillent pas, la plupart des hommes vont à la taverne. On en dénombre plus de quatre mille à Paris à la fin du Moyen Âge et bien sûr vin et cervoise y coulent à flots. Histoire de varier les plaisirs, on peut y faire la rencontre de filles de joie, environ trois mille à Paris « intra muros ». Autant consommées que le vin, l’auteur estime « que presque tous les hommes mariés ont eu des rapports avec des prostituées durant leur jeunesse. »


Un autre endroit, accessible à tous et qui trouve son origine chez les Romains, est fortement apprécié : les bains. Peu cher, ces lieux sont favorables à la détente, à l’exercice physique et permettent de maintenir une certaine hygiène. Ils sont interdits aux malades du type lépreux et théoriquement les hommes et les femmes ne peuvent y aller en même temps, la luxure y est bannie… enfin, le plus souvent…

Les gens aiment aussi aller au théâtre. Il ne faut pas s’imaginer le théâtre romain antique, ni même nos théâtres contemporains, il s’agit de troupes itinérantes qui se servent de roulottes en guise de scène, parfois de chapiteaux. Les pièces représentent généralement des scènes religieuses ou mythiques qui peuvent durer plusieurs journées (Olivier Py n’a qu’à bien se tenir) : « Ainsi le Mystère de Saint Martin commence entre 7 et 8 heures du matin pour s’achever entre 11 et 12 heures ; il reprend à 1 heure et se poursuit jusqu’à 6 heures du soir. Les textes prévoient généralement des coupures. À la fin de la journée, les spectateurs sont invités à revenir le lendemain matin pour voir l’épisode suivant ». 


Mais le spectacle se passe aussi dans la rue où de nombreux jongleurs, montreurs d’animaux, charlatans, etc., sont présents. On aime aussi assister aux exécutions. 

 

On le voit, les façons de s’amuser diffèrent, finalement, assez peu des nôtres. Nous aimons les arts de la table, recevoir, danser, aller au théâtre, au pub, au hammam, les prostituées sont toujours d’utilité publique et il est fort à parier, malheureusement, que si nous devions guillotiner quelqu’un place de la Concorde, celle-ci serait noire de monde. 


Ce qui a changé, c’est la place des loisirs dans notre société, « alors que loisirs et travail étaient autrefois étroitement imbriqués pour les travailleurs, ceux-ci maintenant disposent d’une certaine liberté. » Voici un livre qui nous réconcilie avec le Moyen Âge et nous rassure sur la nature humaine, quelles que soient les périodes, l’Homme a toujours aimé faire ripaille… et il y a peu de chances que cela change ! 


Pour approfondir

Editeur : Tallandier
Genre : poche histoire
Total pages : 346
Traducteur :
ISBN : 9791021010178

S'amuser au Moyen-Âge

de Jean Verdon

Du haut en bas de l'échelle sociale, à la ville comme à la campagne, l'homme médiéval pratique une foule de distractions. Les nobles chassent, assistent aux fêtes de cour ou aux tour-nois, lisent, font de la musique, festoient. Les autres, paysans, bourgeois et même prêtres, participent à d'innombrables fêtes dont l'Église cherche à limiter les « débordements » et à codifier les résurgences païennes. Tous boivent ferme, pratiquent le sport et les jeux de société, fréquentent les bains publics. La synthèse riche et colorée de Jean Verdon, jamais entreprise jusqu'à présent, nous montre une civilisa-tion qui sait compenser la dureté et la brutalité du quotidien par une imagination, une santé mentale, un débordement de vie difficilement imaginables aujourd'hui. Dans la mesure où la connaissance des loisirs est une composante fondamentale de l'histoire des attitudes devant la vie, son travail constitue un livre majeur.

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