"Saute le temps" de Roger Rudigoz (1922-1996), sale temps pour un écrivain

Les ensablés - 02.06.2013

Livre - Bel - Rudigoz - Finitude


Bien sûr, il y a le journal de Gide, le journal de Green, celui de Renard. Bien sûr. On les lit souvent comme une page d'histoire, on a le sentiment d'approcher le "grand" écrivain. On cherche le détail, ce qui nous fera comprendre des événements auxquels ils furent mêlés, et l’œuvre qui nous a tant marqués. Évidemment, s'il s'agit du journal d'un ensablé, la démarche est très différente. On y cherche l'homme avant toute chose, et son métier d'écrivain exercé dans la platitude d'une vie qui ressemble à la nôtre. On mesure la difficulté qu'il y a à poursuivre vaille que vaille le travail d'écriture tout en faisant face aux nécessités de la vie. On comprend "comment cela se passe", la tension que représente ce perpétuel grand écart entre deux mondes différents : découragement, rancœur, espoirs déçus...

 

Par Hervé Bel

 

RUDIGOZ

 

 

Rudigoz dont les Éditions Finitude ont la bonne idée de rééditer le journal paru en 1962, n'a jamais percé. J'ai cherché sur Internet ses principaux romans. Ils sont curieusement proposés à des prix trop élevés pour ma bourse.. A se demander s'il n'y a pas en France une multitude d'anonymes passionnés par son œuvre. Comme Rogissart, Rudigoz a écrit un cycle de plusieurs romans sur une famille "Les solassier" publiés par Julliard à la fin des années cinquante (qui, parmi vous, chers lecteurs, connaît cette saga?). Rudigoz signale dans son journal qu'Aragon lui a envoyé son dernier roman avec cette dédicace "Solassièrement vôtre". L'hommage n'est pas des moindres et témoigne que Rudigoz était au moins connu dans le petit cercle parisien. Mais à part cette mention d'Aragon, le journal de Rudigoz ne comporte aucun autre nom célèbre, sauf... Julliard, pour lequel Rudigoz éprouve un sentiment ambiguë: il l'aime parce qu'il apprécie son soutien, le déteste, parce qu'il ne paye pas assez. Il s'emporte contre lui avec une véhémence qui fait songer, parfois, à celle de Céline contre Gallimard. Si les Allemands avaient nourri leurs prisonniers comme les éditeurs comme leurs auteurs, il n'y aurait pas eu de survivants.

 

Roger Rudigoz

Roger Rudigoz

 

Mais contrairement à ce que disent certains critiques, je ne vois pas de filiation entre les deux écrivains. Rudigoz, s'il faut absolument le classer, me semble plus proche d'Henri Calet: ses récits sont plein de tendresse pour les petites gens, de méfiance vis-à-vis des bourgeois. Son style est léger, populaire et parfois châtié. Comme Calet, c'est un anarchiste, il déteste l'autorité et donc le Général de Gaulle en train de régler la question algérienne.

 

J'ai lu "Saute le temps", journal qui embrasse les années 1960-1961, attiré par cette phrase sur la couverture: Il ne faut pas attendre de grands mouvements de révolte d'une société que l'on a convaincue de son bonheur. C'est écrit il y a plus de cinquante ans, et cette constatation reste toujours aussi pertinente, davantage même, si l'on considère le recul de la culture, de la vie privée, et le développement du loisir et de l'impératif du bonheur!

 

Avant tout, c'est un journal qui raconte les difficultés qu'il y a à écrire et cette force qu'il faut pour les vaincre: Le problème du bien et du mal est simple pour un écrivain: tous ceux qui d'une manière ou d'une autre l'empêchent d'écrire sont ses ennemis, et les ennemis du genre humain, et dans la plupart des cas c'est vrai! Le 9 juillet, on peut lire: Le dimanche, j'écris. Le samedi, j'écris. Les autres jours, je travaille et j'écris. J'ai l'impression qu'il parle de moi... Rudigoz doit composer avec la vie. Il doit faire vivre sa femme et ses enfants, accepter un travail difficile, éreintant, dont il se plaint et qui lui mange son temps. En partant pour le travail, je décidai brusquement de ne pas prendre le métro. Arrivé devant la gare Saint-Lazare, je me dis brusquement: "Au diable le travail!" J'entrai dans un coin qui fait le coin de la rue Saint-Lazare et de la rue d'Amsterdam, téléphonai à mon chef de service que j'étais souffrant, commandai un café, et me mis à écrire d'une traite, sans une seconde de réflexion préalable, et comme si on m'avait dicté...

 

La vie pour Rudigoz, c'est avant tout écrire. Rien d'autre. Il lui arrive de disparaître, d'aller au Danemark pour revenir honteux, quelques jours après, s'excuser auprès de sa femme. Il va à des réceptions où il reste, tout comme moi, un verre à la main, dans son coin, regardant de loin les grands de la littérature. Il est obsédé par la nécessité d'écrire. Vivant l'époque du plein emploi, il quitte un travail en sachant qu'il pourra en trouver bien vite un autre. Une chance que nous n'avons plus. Il est obsédé par ses romans en cours. C'est plaisant à lire, il a vis-à-vis de lui-même une distance plaisante, peut-être un peu coquette. Il y a trois temporalités dans ce texte: sa vie, son époque, et son passé. Sur l'époque, on suit avec Rudigoz l'affaire algérienne. Il est pour l'Algérie indépendante, mais sans trop en faire, pensant aux Français qui sont là-bas. De Gaulle? Il s'en méfie, tout en reconnaissant, presque malgré lui, que c'est un homme considérable.

 

Le 4 novembre, il écrit: Ce soir, il parle. Notre grand Charles! Tous les Français seront devant leur poste de radio ou de télévision. Tous attendront une révélation divine, une incroyable surprise. Plus loin: Il aurait presque toutes les qualités s'il n'avait eu ce défaut suprême: le mépris. Il ajoute: Il faut rendre à la France son vrai visage, qui est laïque, rad soc, avec un grand parti d'extrême gauche et une force d'opposition d'extrême droit toujours vaincue et muselée, intelligente, impuissante et méchante. Rudigoz a été, comme beaucoup, séduit Maurras. Sur Dieu, il est évasif. Il y croit sans y croire. Son passé, il l'évoque au fil des pages: J'ai commencé à écrire à douze treize ans. Je croyais que j'allais mourir: cela me donna des idées. Il parle peu de sa mère, mais beaucoup de son père qu'il regrette de n'avoir pas davantage connu. L'homme était un mauvais père, mais pas méchant bougre. Il faut lire ce que le père lui raconte de la guerre 14. Malgré les scènes pénibles auxquelles il doit assister (la mère trompée), un sentiment d'admiration diffus demeure pour le père. Oui, cette façon détachée, pleine d'humour, avec laquelle il raconte son passé, fait bien songer une fois de plus à Calet, à la Belle Lurette (Collection Imaginaire) notamment. Mais ne nous y trompons pas. Derrière la légèreté, on pressent la difficulté de vivre sa vocation d'écrivain. Sale temps pour Rudigoz. Aidez Rudigoz.

 

En achetant son livre, vous pousserez peut-être les éditeurs à republier le cycle des Solassier. Lire l'article de J. Garcin dans le nouvel observateur en cliquant ici