Se survivre : lorsque la maladie devient un objet littéraire

Cécile Pellerin - 11.07.2013

Livre - cancer - écriture - thérapie


Né en 1968, Patrick Autréaux est médecin de profession, poète et critique d'art, avant de devenir écrivain à part entière lorsqu'un cancer incurable menace son existence. L'expérience de la maladie permet celle de l'écriture et « Se survivre », selon l'éditeur, « clôt un cycle d'écriture dont l'ambition a été de faire du moi malade un espace littéraire ».

 

Ce court récit se compose de sept textes en prose qui racontent une expérience intime et douloureuse, où le temps se divise en périodes vives et mortes. Le narrateur s'observe et se raconte, toujours avec pudeur.  « Les douleurs sans cause dont j'avais souffert depuis des mois  étaient en fait un cancer,  j'étais devenu un habitant de ce rien qui entoure tout. » Au cœur de la maladie, il reçoit un traitement de chimiothérapie (« mot dur, basaltique comme une nécessité ») et tandis que son corps se soumet à cette épreuve, presque en sursis, son esprit vagabonde et lui rappelle une promesse qu'il n'a pas encore tenue, une dette à acquitter : écrire l'histoire d'un vieux poète dissident vietnamien.

 

Entre les souvenirs de voyages lointains, la maladie s'exprime, voyage aussi en l'homme, comme en dehors de la vie, implacable et violente.  D'abord, on l'informe que le traitement va sans doute le rendre stérile et on lui propose un prélèvement de sperme, on lui parle d'enfant qu'il pourrait encore faire naître. « Je vais donc survivre ? Vivre n'est pas survivre ». Puis se déclinent la fatigue, la faiblesse, l'amaigrissement, les cheveux qui tombent, la peur, le quotidien sans plaisir, l'absence de désir,  tous ces symptômes décrits sans pathos, par un vocabulaire  extrêmement dépouillé ;  comme si chaque mot employé était d'abord pesé, étudié pour ne pas délivrer plus que ce qu'il à dire.

 

« Parler de ce qui m'arrive comme d'une heureuse aventure peut sembler insensé. Pourtant, ces semaines de chimiothérapie me donnent l'impression d'une île enchantée ». Patrick Autréaux transforme sa maladie en un voyage exotique (« la maladie est aussi un voyage »), le dernier, probablement et évoque en même temps celui qu'il fit au Vietnam et la dette qu'il lui faut accomplir pour la « survivance » de ce vieux poète. « Prendre soin des hommes c'est aussi prendre soin de leur histoire ». Par l'écriture de ce livre, il tend vers sa délivrance, un apaisement. Par l'épreuve qu'il traverse, il pense pouvoir mieux comprendre son vieil ami, sa désolation mais le traitement le détourne encore de ce projet d'écriture. « La chimiothérapie délave si bien, affadit jusqu'à la couleur des yeux, alanguissant tout à force de le sucer, qu'on devient une forme qui s'étire et pâlit, qui tend sa bouche vers une grisaille ».

 

Un récit fort, à la fois prose et poésie, d'une lucidité admirable, qui fait de la maladie un objet littéraire propre et de l'écriture, un acte thérapeutique puissant et touchant,  mais toujours digne, épuré jusqu'à assécher larmes ou compassion. « Ecrire pour soigner de ce que personne ne peut nous guérir ».


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