Séismes : l'émotion par l'épure, selon Jérôme Meizoz

Julien Pessot - 14.05.2013

Livre - adolescence - autobiographie - Suisse


 L'écriture de Jérôme Meizoz fait partie de ces œuvres qui s'épanouissent dans un cercle volontairement très restreint. Elles naissent d'un effort pour circonscrire et acquérir le contrôle d'une obsession qui résonne dans la vie personnelle, le passé, l'enfance, d'une volonté farouche de combler une faille intime. On pourrait aisément dessiner un périmètre géographique qui engloberait l'ensemble des travaux littéraire et universitaire de Jérôme Meizoz, la ruralité suisse, sa vie cantonale.

 

C'est dans cette restriction imposée à lui-même et à son écriture qu'il cherche son essence. Dans la lignée de ses précédents textes, Séismes est un récit court, fragmenté qui délaisse la narration traditionnelle et la progression linéaire au profit d'une accumulation de scènes mémorielles.

A partir d'une sensation, par exemple une parole remontée depuis la jeunesse, ou depuis le patois valois, il développe une anecdote dont il essaie de dénouer le sens et le symbolisme, en lui conférant une certaine poéticité : « Le ‘beau pays' se confondait avec nos pères et mères et tout l'ennui du village s'engouffrait dans la mélodie. Plusieurs laissaient filer une larme, sans perdre pour autant leur contenance d‘hommes à venir. Roby en profitait pour pleurer un bon coup. Ses yeux se mouillaient d'un père évanoui, le laissait avec une mère prostrée. Quant à moi, je ne retrouverais plus jamais la mienne, c'était clair. Malgré les rivières aux joues, je gardais les bras tendus contre les hanches. »

 

En réalité, Séismes n'est pas un récit à proprement parler, encore moins un roman. Il touche plus au livre d'image comme le carnet de souvenir. C'est un album familial qui est centré sur l'adolescence du narrateur, depuis sa puberté à l'aube de l'âge adulte. Même s'il conserve une progression chronologique, l'ensemble des chapitres-anecdotes forme un livre fragmenté, sans fil conducteur ni articulations.

 

 « CREUSE MAINTENANT ET ARRÊTE DE PENSER.»

 

 Cette composition épouse à dessein l'essence de cette société des années quarante, organisée autour de rites (messe, camps de scouts), scandée par le passage ponctuel des grosses voitures de riches étrangers, l'apparition de notables, le tout à l'écart du reste du monde.

« La guerre, on ne la connaissait pas. C'est Nicolas de Fluë qui nous protégeait. Il fallait simplement le prier tous les jours, disait  la tante. L'ermite avait abandonné sa famille à l'appel de Dieu, il s'était retiré dans une gorge. A nous, il évoquait surtout une effigie sur les pains d'épices. On ne savait pas trop si c'était lui, le Saint en houppelande rouge qui, début décembre, apportait les verges à ceux qui n'avaient pas été sages. Mais le plus souvent il avait une hotte pleine d'oranges et de biscuits, parce que la vie en ce temps-là était comme un jeu. »

 

C'est un monde complètement séparé de l'Histoire en marche. Dans ce minuscule espace rural, chacun se raccroche à des détails sans importance et auxquels ils essaient de donner du sens : les plaques minéralogiques rappellent l'ailleurs, les tenues des paroissiennes, une certaine hiérarchie. Dans cet isolement paisible, les jeux de scouts essaient de mimer, avec innocence, la guerre lointaine, pendant  un temps : « Soudain, le monde des autres garçons, des canifs et du drapeau, m'avait semblé une pénible farce. »

 

 On communique peu, le narrateur se contente d'observer, en silence, les gestes des autres. Séismes fonctionne avec parcimonie, se nourrissant de peu de faits, mais en extrapolant à l'extrême. Faire parler les choses, les interroger et les forcer, est moins un désir qu'un acte de survie pour entretenir la vie et faire vivre le texte au sein d'une société où chacun se dérobe : « Une des femmes qui accompagnait la famille sort en tablier et m'ouvre, elle parle avec politesse, presque un effacement ». Rien, ici, ne se prête au développement d'une intrigue ou à l'élaboration d'un véritable roman. « La veuve du Belge s'approche et salue d'un air absent, elle demande mon nom, prénom. »Tout est effectué avec économie. L''on se contente  de l'essentiel, et rien de plus.

 

 « SÉISMES »?

 

 Mais pour le narrateur qui entre progressivement dans l'adolescence, sous le vernis prévenant, monte de plus en brutale, les pulsions de la sexualité naissante qui entrent en contradiction avec l'archaïsme et l'inertie de cette société. A la messe : « Soudain resurgissaient la fourrure de Madame Vanier, tout enturbannée d'une haute coiffe noire, hérissée de sixtus, et surtout ses talons définitifs, profanant victorieusement les dalles du sanctuaire. On aurait cru sentir son parfum flotter dans l'air. »Peu à peu, les jeux de garçons n'en viennent plus qu'à exprimer l'obsession sexuelle. A propos d'un professeur laïc d'anglais : « On l'appelait depuis toujours Kikette, comme si le mot puéril, inoffensif, anatomique, le contenait tout entier. Le surnom passait d'année en année, de classe en classe, rapide comme l'éclair, mémorable et bénin. » Sourires, vêtements trop serrés, courbures du corps, regard trop appuyés,  tout est prétexte à l'interprétation : « C'était un bal de sourires, d'appels, un tournis de petits gestes, de lèvres approchées, on se respirait, on s'interprétait. Tout entiers ils étaient langage, parade d'oiseaux effervescents. » Les jeunes hommes s'éduquent, mesurent leurs pouvoirs, apprennent leurs rôles et en jouent, alternent cruauté et sensibilité.

 

Par contraste, Jérôme Meizoz conserve un langage très prosaïque. Ni mélancolique ni amer dans son ton, il reste neutre, conservant un rapport pragmatique à la langue. Il traverse clandestinement cet univers, faisant de chaque chapitre un instantané photographique qui ne sert au narrateur ni à corriger, ni à rehausser, ni à réévaluer une expérience passée ou un souvenir prégnant. Il se contente de décrire, et cela lui suffit. Pourtant quelque chose de brutal, une force élémentaire gît quelque part dans le texte : « La nuit, je rêvais d'un séisme – nous vivions dans une zone à risque –, la terre vibrait tout entière d'un son rauque, très bas, comme si l'épicentre devait en être ma poitrine. » que, pourtant, Jérôme Meizoz n'exploite pas. Il fait des esquisses, des croquis d'un temps bien lointain, il reste prudent avec son écriture, circonspect dans l'ensemble.

 

Séismes reste un ouvrage fragile, qui effleure à peine l'envers des choses qu'il entend pourtant mettre au jour. L'écriture finit par trop s'identifier à cette société qu'elle peint : elle tend à s'effacer et se reclure avant même de s'être pleinement affirmée. A un moment charnière, le narrateur regrette, avec finesse, la lenteur des choses : « Mais cette année-là, nous étions encore vierges de toute littérature. »

 

 En tant que lecteur, une fois au bout de ces quatre-vingt dix pages, nous regrettons qu'il le reste encore beaucoup trop.