Servir le peuple : entre dissidence chinoise et histoire d'amour

Mimiche - 16.12.2014

Livre - Littérature chinoise - révolution culturelle - érotisme


Dans sa compagnie, le sergent Wu Dawang est un soldat modèle qui maîtrise parfaitement la pensée politique qui lui a été enseignée et qui sait, tout aussi parfaitement, lire les symboles que le Parti affiche sur tous les supports de propagande.

 

De même a t'il bien compris les principes essentiels qui doivent régir en toute circonstance son comportement chez le colonel dont ses états de service l'ont conduit à devenir l'ordonnance en même temps que le cuisinier : « Ne pas demander ce qu'on en doit pas demander, ne pas faire ce qu'on ne doit pas faire, ne pas dire ce qu'on ne doit pas dire ». Parce que « servir un officier supérieur, c'est servir le peuple ».

 

Des principes qu'il applique à la lettre auprès du colonel et de son épouse, Liu Lian, d'une vingtaine d'années la cadette de celui-ci.

 

Une mission à laquelle il ne faillit jamais jusques et y compris pendant les absences du colonel, longues heures que Wu Dawang occupe dans le jardin, au ménage ou à la cuisine…

 

Le jour où le colonel est appelé à Pékin pour y participer à un séminaire de deux mois de réflexion avec ses homologues sur la « façon d'améliorer l'efficacité des troupes tout en simplifiant l'administration », Wu Dawang ne change rien à ses habitudes : servi la femme d'un officier supérieur c'est encore servir l'officier supérieur et donc, c'est toujours « servir le peuple ».

 

Sauf que Liu Lian, à peine âgée de quatre ans de plus que Wu Dawang, et qui n'a pas cessé de l'épier pendant toutes ces heures où, en l'absence du colonel, il travaillait avec ardeur, a décidé d'exiger plus de lui. Et d'abord de cesser, quand ils sont seuls, de l'appeler « Tante Liu » et de ne l'appeler que « Grande Sœur Liu ». Un pas vers une certaine intimité favorisée par l'isolement de la maison qui a été attribuée au colonel.

 

Une intimité tout à fait capable de faire oublier à Wu Dawang son épouse et son fils restés au village en attendant qu'une promotion lui permette de les rapprocher de lui.

 

 

 

Le décor est planté et l'absence du colonel va faire le reste.

 

Lianke YAN propulse d'abord ses deux protagonistes dans un ballet complètement suggestif où la seule évocation du tourment intérieur des acteurs déborde totalement les mots devenus inutiles. La poésie de ces instants est magnifique. De ces instants d'avant. De ces instants où l'impossible bascule lentement vers le possible puis l'inéluctable. De ces instants où l'allégorie raconte merveilleusement une réalité qui, autrement, aurait été crue et banale, celle d'une femme et d'un homme qui tombe dans l'amour avec surprise puis avec passion et enfin avec l'énergie de ceux qui savent que leurs heures de félicité leur sont comptées.

 

Je crois que ce sont les pages les plus érotiques que j'ai pu lire depuis bien longtemps.

 

Trouver ensuite dans des comportements contre-révolutionnaires les stimuli complémentaires destinés à jeter un peu plus d'huile sur leur feu n'est finalement rein d'autre qu'un jeu amoureux nouveau dont la portée érotique n'est certainement pas d'une évidence absolue pour un occidental qui n'a pas été bercé par la propagande du Parti. Imaginer que ce sont ces lignes qui ont pu faire clouer au pilori cet ouvrage en peut que prêter à sourire tant nous sommes habitués à bien d'autres impertinences.

 

Un vrai regret cependant concerne les derniers chapitres. Le dénouement ressemble au cyclone déclenché par un battement d'aile de papillon. Le lien m'est resté obscur. La logique ou les enchaînements de pensée m'ont échappé et m'ont un peu laissé sur ma faim pourtant bien attisée par une entrée en matière ébouriffante.