Seul, invaincu : de l'amitié

Cécile Pellerin - 02.03.2015

Livre - Littérature française - armée - amitié


Il est parfois des lectures qui vous indisposent, dont vous sentez qu'elles contiennent en elles l'essentiel qui devrait pouvoir vous permettre d'écrire que c'est un beau texte, une histoire forte mais qui pourtant, au final, ne vous procurent pas le bonheur espéré, laissent votre attention dériver puis s'échapper.

 

Le deuxième roman de Loïc Merle est de ce type, brillant assurément par sa qualité d'écriture, intelligent dans la réflexion très intime qu'il  pose sur l'individu et les relations humaines, à travers, notamment, le lien d'amitié que partage les deux protagonistes de son roman, Charles et Kérim. Mais distant, cruellement distant pour retenir le lecteur sans interruption ; exigeant également et, de ce fait,  nécessitant alors un effort assez suivi d'implication parfois difficile à tenir pendant ces quelques deux-cents pages.

 

Après sept ans d'absence, Charles, engagé dans l'armée revient à C., la ville de son enfance, sur une impulsion, pour retrouver Kérim, atteint d'un cancer et hospitalisé en chambre stérile. Au chevet de son ami d'enfance, qu'il n'a pas revu depuis son départ, Charles convoque son passé ("sombre dans le marais de [sa] propre mémoire)" et ses regrets, se confronte à lui-même, à cette relation intense avec Kérim, à sa propre existence qu'il a cherché à fuir, à nier même en rejoignant l'armée, une autre camaraderie. "Je n'étais plus rien, ne prétendais plus à rien. Je ne voulais plus être personne à l'avenir, ou alors une arme simplement, un bâton à choisir […]" Un départ qu'il qualifie de délivrance en même temps que de déchirement, à l'image de la relation complexe qu'il avait tissée avec Kérim, sorte de mentor charismatique, "un homme d'une intelligence exceptionnelle […] son insatiable curiosité et sa culture vaste et diverse", capable de le comprendre mieux qu'il ne se comprenait lui-même.

 

Page après page, le narrateur analyse sa difficulté de vivre et ce sentiment particulier, si mystérieux et fragile qu'est l'amitié, tellement nécessaire et précieux à l'adolescence et capable, pourtant, de disparaître sans raison précise ni réelle dispute.

 

De longues phrases parfois impénétrables, (même lues deux fois), intensément lyriques, agitent la conscience de Charles et progressent sans possibilité de les arrêter. Vastes monologues au cœur desquels le lecteur cherche en vain des pauses respiratoires et s'épuise alors,  complètement déstabilisé, décontenancé par cette impression de confusion, comme s'il n'était pas invité, de toute façon, à pénétrer dans ces pensées, "cette cave étroite, ce tunnel noir".

 

Et en même temps, comme des trouées de soleil à travers le brouillard, ça et là, au détour d'un mot, de descriptions de scènes d'hôpital réalistes, presque bouleversantes, de la caserne et des missions militaires dans le désert ou de celles d'un ermitage, presque irréelles, le lecteur se relève, accueille ces moments avec apaisement, rejoint les personnages, même les plus secondaires, intègre le récit.

 

Discrètement. Presque honteux d'ailleurs de n'avoir pas su, pas pu, mieux entrevoir le cheminement du narrateur et la beauté,  la puissance de cette relation humaine si complémentaire, initiatique. "Entre nous, il en avait toujours été ainsi, aucune égalité n'était possible, aucune plénitude, tandis que je voulais en tout point être comme lui, être Kérim, je voulais prendre sa place, lui au contraire, avait besoin de moi, Kérim me réclamait toujours, et non l'inverse… Moi j'étais celui qui permettait à Kérim d'être meilleur, entre tous, j'étais celui qui lui manquait et non l'inverse…"

 

 La prochaine fois, peut-être ?