Si le froid est rude : aux frontières de l'absence

Virginie Troussier - 03.07.2014

Livre - Deuil - père - absence


Sous le très beau titre Si le froid est rude se cache toute la démarche d'Olivier Benyahya : s'immiscer dans les zones d'ombre de chacun, franchir les rayons trop solaires des apparences, pour atteindre la force de la solitude de chaque être.

 

J'avais déjà été conquise par ses précédents livres Zimmer, et l'excellent Dexies & Dolly. Ce sont des romans sans nom, des écrits discrets, presque gênés d'être là, humbles et désabusés. Mais il y a quelque chose de magnétique, voire d'hypnotique dans cette écriture, cette langue vacillante aux accents de prière ou d'incantation, une langue qui chercherait à conjurer le sort.

 

L'auteur réapparaît ici, avec un livre intimiste, une seconde peau qui réussit le prodige de le camoufler comme de le révéler. Il nous emmène avec lui, au chevet de son père mourant, pour sillonner ses terrains de prédilection, défrichés dans ses premiers romans : la musique, la difficulté d'aimer, l'inéluctable solitude de l'être humain, le pouvoir d'éveil du rêve, et celui d'endormissement de la réalité.

 

Le narrateur perd son père et son grand amour. Il se retrouve seul dans ces épreuves. Aux frontières de l'absence, le héros lévite entre ses rêves et ses regrets, ses angoisses et ses souvenirs. Il circule dans le labyrinthe de son imagination, au gré des télescopages et des coïncidences. Au bord du chancellement, comme écrit en état second, traversé d'éclairs de clairvoyance et d'absences léthargiques, le récit empile de fines strates de flash-back,  percées d'impitoyables de douceur, où le héros commente après coup les actes qu'il a pu commettre.

 

D'où vient cette sensation de calme absolu au milieu de toutes ces trépidations ? De la sensibilité vive de l'auteur, qui ose l'éperdu. Jeune homme idéaliste, épris d'amour et de recueillement, son personnage semble en révolte contre l'atrophie générale des sentiments. Il ne comprend pas la fin de son amour, le problème de communication qui existe parfois entre les êtres.

 

Ces pages sont traversées par une tendresse pour les fragiles. Son espoir insistant de même que le goût du jeu et de l'autodérision font passer le texte du côté de la lumière, au-delà du combat contre les ténèbres. La description de l'enterrement est faite d'une manière si réelle, que l'on s'y croirait. On retient ses larmes. C'est une langue qui émeut, sans en avoir l'air, presque sans le vouloir, et c'est la grande richesse d'Olivier Benyahya.

 

 

 

Le réel n'est pas que tangible, événements, faits, lieux, mots prononcés – il est cela, bien sûr, mais à quoi s'ajoute la somme sans fin des pensées et de leurs revirements, des intentions, des intuitions, des éclats de désir ou de mémoire, des hypothèses, des possibles demeurés inaccomplis. C'est de ce réel vertigineux, inaccessible parce que sans contour, sans limite, que se saisit l'auteurexercice romanesque éblouissant fonctionnant tout ensemble comme une fable métaphysique déployant une méditation captivante sur les thèmes forcément mêlés de l'amour, de la mort.