Si Samuel Beckett avait écrit de la science-fiction : Les employés

Nicolas Gary - 17.04.2020

Livre - Olga Ravn - Samuel Beckett - science fiction


ANTICIPATION (peut-être) – Pour l’instant, nous sommes tous coincés ici, un gigantesque bocal bleu, observé de loin — une hauteur de vue que personne ne peut encore se permettre. Mais demain ? À des millions de kilomètres de notre planète, nous expédierons des vaisseaux. À leur bord, des humains. Et des ressemblants. Pas même assez considérés pour mériter une majuscule.


 

Les réticents à la science-fiction laisseront leurs récriminations à la porte, sur le paillasson (après s’être essuyé les pieds, s’il vous plait). Ici, la science-fiction se limite à l’hypothèse d’une production de créatures à l’humain semblables. Autant dire que nous sommes presque hier déjà. Le vaisseau — sixième expédié à travers l’univers — a évidemment des allures de futurs lointains. 

Et il vaut mieux, pour éviter de se comparer à l’espèce qui n’est autre que notre descendance, confinée dans ce navire de l’espace. D’un côté, ces humains de l’avenir. De l’autre, des ressemblants, espèce légèrement retouchée, pour accomplir des travaux que refusent les mains. 

Au milieu, des objets, indistincts, inqualifiables, qui influent sur l’humeur, parviennent à moduler les rêves ou libèrent la conscience. Des objets que les ressemblants découvrent avec émerveillement, parce qu’ils les améliorent, les libèrent d’une condition d’humains dégradés. Des sous-humains, qui sont pourtant destinés à ne jamais mourir, paradoxe délicieux…

Mais un problème survient dans cette merveilleuse utopie capitalistique si bien pensée : la compagnie qui possède le vaisseau diligente une commission pour des auditions. Il faut comprendre ce qui se passe, se trame. Les langues se délient, celles des humains, des ressemblants : chacun a vécu quelque chose. Qu’adviendra-t-il de l’équipage de cette nef propulsée dans l’espace ?

Cela tient pour beaucoup au choix de la narration : des témoignages, alignés sans transition. Des comptes-rendus, des rapports d’audition qui se succèdent avec une sécheresse administrative — alors même qu’ils contiennent d’édifiants récits d’humanité. Et pas toujours venus des humains.
 
Olga Ravn, c’est Samuel Beckett qui écrirait Alien — dans la perspective d’une science-fiction comme celle d’Asimov, d’Herbert ou d’Arthur C. Clark, avec des colonies terraformées, mais racontée avec l’âpreté et le dépouillement de Godot. C’est un verre de whisky après un marathon, quand on espérait un litre d’eau : ça vous coupe les jambes.

Bien entendu, on ne peut s’empêcher d’y relire, palimpseste délicieux, Les employés de Balzac, où finalement la médiocratie prévaut, sur fond d’intrigues et de mesquinerie. Mais là encore, à l’ampleur balzacienne, Olga Ravn répond avec la concision, le laconisme et cette note désespérée de monde finissant. 

Roman social, politique, économique, sans qu’aucun des thèmes ne soit véritablement développé, Les employés dévoile un monde humain, trop humain, d’ascendance et de hiérarchie. Il faut imaginer Molloy exploité ou un Gaston Lagaffe dénué de cette fantaisie créative, finalement si géniale. 

Aride et pourtant généreux dans cette dualité, le roman a quelque chose de l’épistolaire à sens unique, polyphonique parce que réunissant des témoignages, des appels à l’aide, des déclarations d’amour, des élans de compassion — qui restent inéluctablement sans réponse.  

Dans l’espace, personne ne vous entend exister…


Olga Ravn trad. Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen — Les employés — La peuplade — 9782924898505 – 18 €


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