Sincères condoléances, d'Erling Jepsen

Clément Solym - 14.04.2011

Livre - ecrivain - enfance - parents


Allan, auteur dramatique à la quarantaine passée, n’a pas revu son père avant sa mort. Neuf ans qu’ils ne s’étaient pas parlés ni vus. Se sent-il soulagé par cette mort ? Allan ne sait pas vraiment. Son monstre de père est enfin mort et il ne sait pas bien quoi faire. Pleurer ? Certainement pas. Colère et souffrance l’imprègnent pourtant. Sa femme, Charlotte et sa fille, Frida l’apaisent et le conseillent.

C’est décidé, il envoie une couronne de fleurs à sa mère avec la mention impersonnelle et toute en retenue : sincères condoléances. Margrethe, la mère, s’en réjouit et appelle son fils. Maintenant qu’« il » n’est plus là, elle l’invite à revenir à la maison. Sensible à cette invitation, Allan appelle sa sœur, Sanne, victime lui aussi du père, et ensemble ils rejoignent le domicile familial dans la campagne jutlandaise.

Et là, rien ne se passe comme prévu. L’absence du père ne suffit pas à apaiser les angoisses et les traumatismes de l’enfance. L’air y est toujours irrespirable et la mère est si différente de l’image qu’ils ont bien voulu conserver depuis leur départ. Aux yeux d’Allan, elle apparaît soudain lâche et coupable.  « Notre mère nous a abandonnés. Ce n’est pas seulement le père qui ne voulait plus nous voir, c’était elle aussi. »

Sa douceur est étudiée ; son effacement, une tromperie pour ses enfants. Elle est aujourd’hui ragaillardie par la mort de son mari, alerte et volubile, prête à déménager et refaire sa vie. « Il ne lui manquait pas, pas le moins du monde en fait, mais c’est vrai qu’il n’y avait qu’une semaine qu’il était mort. »

Il y a comme un malaise, un trouble qui sème le doute dans l’esprit d’Allan. Il se sent démuni, tourmenté. Au-delà même désormais de la mort du père, c’est l’attitude de sa mère qui le questionne et ne lui laisse aucun répit. « La mère secoua la tête et cacha son visage dans ses mains. Allan pensait qu’elle voulait leur cacher ses larmes, mais il se rendit compte qu’en fait elle était en train de rire ». Avec une certaine maladresse, de la naïveté aussi, Allan procède à une petite enquête et collecte des indices solides qui éreintent sérieusement l’innocence de la mère.

Le père devient soudain une victime lui aussi, un être qui l’a sans doute même aimé, à son insu. « Et pourtant, il ne parvenait pas à se faire à l’idée que son père avait pu l’aimer. Il n’arrivait pas non plus à accepter le contraire ».


Ce revirement est complètement déstabilisant et place Allan dans une extrême confusion, une culpabilité soudaine aussi, lui qui s’est chargé, au fil de ses pièces dramatiques, de malmener l’image du Père. Sa mère lui apparaît alors comme un être diabolique et manipulateur, à l’origine sans doute de l’éclatement familial.

Ce drame intime avec toute la violence qu’il contient est amené par l’auteur avec beaucoup de délicatesse, de drôlerie même parfois et subjugue littéralement le lecteur. Avec l’air de rien, il fait exploser l’image de la mère protectrice et soumise, douce et attentionnée pour la révéler calculatrice, perverse, dominatrice et fallacieuse.

Sans drame ou presque, avec une justesse percutante, comme une résonance autobiographique. L’auteur, de manière incisive, nous fait pénétrer dans l’intimité de cette famille et laisse s’exprimer les ressentis, les douleurs et les intrigues avec une acuité brillante. Un livre qui interpelle.

S’il y a de l’amertume, de la rancœur et du chagrin, de la culpabilité, la désolation ne s’installe jamais et la tragédie n’aura pas lieu. Et cela est étonnant dans un livre prédisposé pourtant au désespoir et à la désillusion.

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