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Six femmes au foot : match à l'italienne d'après Luigi Carletti

Cécile Pellerin - 05.09.2013

Livre - corruption - football - Italie


Si vous n'y connaissez rien en foot, ignorez tout du championnat italien, êtes incapable de nommer plus de deux noms de joueurs de foot internationaux ; si vous n'avez même jamais assisté à un match de foot, ce livre vous est quand même destiné.

 

Non seulement, vous y apprendrez quelques noms de joueurs, vibrerez même à certaines actions de jeu, ressentirez l'ambiance particulière d'un stade de 80 000 spectateurs, mais surtout, au-delà de ce sport, même sans y être adepte, vous allez vous retrouver emporté par le rythme de l'histoire, captivé par son intrigue, amusé par la tournure des événements et bientôt, c'est certain, l'envie d'aller au stade, d'y poser un regard particulier, à la fois sociologique et ironique, à la manière de Carletti, va vous gagner, va vous réjouir. Attention, vous n'êtes plus loin de revêtir l'habit du supporter. Avanti !

 

Le match qui se déroule le temps du roman est  d'une grande importance. « Ca n'est pas un match ordinaire, ce derby, et la forteresse est plus défendue que jamais. » Il oppose le Milan AC et l'Inter et son issue devrait désigner le prochain champion du Calcio. Aussi le stade est-il plein et en transe, ce soir de printemps frisquet « un chaudron à émotions contenant trois fois la population de la ville », soit un concentré très représentatif de l'Italie contemporaine auquel l'auteur va s'attarder à travers le portrait étonnant de six femmes.

 

Annarosa, femme de l'homme d'affaires Ottavio, n'aime pas vraiment le football, « elle a peur du vide sous ses yeux, tous ces gens autour d'elle, partout, la terrorisent », mais  elle espère sauver son couple, comprendre pourquoi son mari s'est éloigné d'elle, « on le croirait sur une autre planète, Ottavio. A des années-lumière d'ici. » Renata, handicapée en fauteuil roulant et fan de Materazzi, intolérante face aux étrangers, notamment les Noirs : « elle n'aime pas les Roumains, elle n'aime pas les gens de l'Est et encore moins les Sud-Américains. Pas davantage les Asiatiques. Parce qu'elle n'aime personne et parce que son monde a basculé trop vite […] Les Nègres sont dangereux. Ils ne savent pas, ils ne comprennent pas, ils sont imprudents et irréfléchis. Il y a des raisons à tout cela, historiques, anthropologiques, c'est scientifiquement prouvé. » Lola Da Silva,  la belle chroniqueuse brésilienne,  au célèbre style « italo-brasileiro », dont « c'est le premier derby de sa nouvelle vie de commentatrice radio »,  harcelée par un truand machiste. Gemma, supportrice du Milan AC depuis 50 ans, assiste au match avec son défunt mari, « monologue avec un fantôme ». Letizia, femme flic en service, « vérifie le Beretta dans l'étui de son ventre » et se tient prête, face à sa proie, « l'homme au blouson rouge. » Et enfin,  Guendalina, des forces spéciales de Turquie, « entraînée pour mener des opérations d'intelligence et d'action directe derrière les lignes ennemies » ;  mais dans ce stade, elle est là pour venger l'honneur de sa sœur.

 

Des femmes assez mystérieuses au départ, sans lien les unes avec les autres, qui, progressivement, grâce à une construction originale et habile, un rythme intense, vont plonger au cœur d'une intrigue palpitante, parfois déroutante, sans jamais quitter le stade et jouer leur destin, ensemble, en 90 minutes chrono ; juste le temps d'un match ; mais quel match !

 

Tour à tour, à mesure que l'auteur les dévoile, ces femmes vont conquérir l'attention du lecteur, plaçant le match au second plan, affiner leur personnalité pour devenir des héroïnes à part entière. Avec beaucoup de subtilité, de dérision et de cynisme,  ces femmes dévoilent le stade sous plusieurs angles, agissent de manière précise et personnelle, selon leur intérêt (professionnel ou non) et font de ce lieu, le centre stratégique d'une scène de crime où trafics en tous genres, corruption et adultère, racisme et violence s'épanouissent et se répandent dans les tribunes comme sur le terrain.

 

C'est l'Italie tout entière qui se dévoile sous l'œil acéré de Luigi Carletti. On suffoque, on se sent mal, on vibre aussi, sous tension et  excité mais on rit beaucoup également, avec grincement parfois tout comme avec jubilation. Quant au dénouement, plutôt inattendu, un brin extravagant, à peine indécent mais sans respect des convenances, il confirme le talent de l'auteur, déjà pressenti dans « Prison avec piscine », son précédent roman, oscillant sans déséquilibre et avec originalité entre le polar et la satire sociale.




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