Soleil chaud poisson des profondeurs, Michel Jeury

Clément Solym - 24.07.2008

Livre - soleil - chaud - poisson


Le réseau. Un ensemble de connexions qui se croisent, se recoupent, se détachent. Un lien entre les personnes, certes, mais la somme des parties qui le compose est bien moins grande que l’ensemble lui-même. Étrange, non ? Pourtant, quand on s’est aliéné au réseau, on a perdu son indépendance, et offert bien plus que l’on ne croyait.

Les réseaux sont trois ici, à se partager l’humanité chancelante sous ses rêves de grandeur et sa propre impuissance à concevoir sa fin. Ainsi d’un côté, deux consortiums titanesques, Dunn et Lunar, s’apprêtent à réaliser une fusion sans précédent dans l’histoire de l’industrie. Chez l’un on trouve des Églises modernes qui proposent de rencontrer des démons vantant les mérites du groupe, chez l’autre, Fêtes et Territoires vous offre des projections de rêves : tout ce qu’il faut pour se déconnecter du monde réel.

En face, les réseaux à proprement parler, les supers ordinateurs disposant d’informations détaillées et qui, vivant leur propre parcours d’entité de supra silice, échange des banalités sur un pirate quelque peu taquin. Pirate 9 The Maze Echo aurait en effet pris l’habitude de s’introduire jusque dans l’esprit des gens. Mais que voulez-vous, quand on a une puce qui relie le cerveau au réseau… World Losis et Univers Un, les méta-ordinateurs, s’en donnent à cœur joie, dans leur quête de contrôle absolu.

Enfin, pour apaiser cette planète grouillante, deux maladies dégénérées ont fait leur apparition : « soleil chaud » et « poisson des profondeurs », les syndromes respectivement de Hood et de Boldi. De fantastiques avenirs pour les malades. On pourrait croire à des schémas du mythe d’Icare et de l’histoire de Job, mais il n’en est rien. Ou si peu. Ou bien nous aurait-on menti ? Pourquoi Icare s’envole-t-il, sinon pour trouver un ailleurs, quand son père, un réseau de contrôle, lui conseille de rester plus près de la Mer ? Et Job, réside-t-il vraiment par mégarde dans le ventre d’une baleine, ou cherche-t-il lui aussi à fuir en plongeant « vers le gouffre, Enfer ou ciel qu’importe / Plonger vers l’inconnu, pour trouver du nouveau » ?


La science-fiction française n’a pas bonne presse. La faute à des auteurs américains trop talentueux, érigés en icônes absolues, en ultra références. D’un côté, on ne peut qu’admirer des K. Dick, des Herbert et autres Asimov. Certes, mais enfin, il faut qu’un genre vive ou s’éteigne. C’est en partie ce que nous disait un certain William Gibson. Pour autant, la question serait : est-ce que la langue française se prête à la SF ? Et il y aurait long à dire.

Contentons-nous de considérer le livre de Michel Jeury, livre ancien puisqu’édité pour la première fois en 1966 ou 67, alors que la SF battait son plein justement. Si l’histoire est relativement croustillante et tient en haleine, l’univers lui, est suffisamment fort pour assurer une cohérence d’ensemble. Pour parler franc : ça roule. Ce qui gêne sur plusieurs aspects, ce sont ces termes, tirés de nulle part et que l’on comprend à peine, ou avec peine. Leur profusion est pénible, car inutile. D’autre part, les syndromes de Hood et Boldi sont des inventions intéressantes, mais finalement peu exploitées. Ou pas assez. Surtout au regard de ce que la fin du livre réserve.

Ainsi, voilà un livre étrange : on a bien des choses à décrire pour le cerner, mais finalement peu à dire quant à son ensemble. Il n’a pas réellement vieilli et pourrait être une création originale de l’année sans difficulté. En revanche, s’attendre à du K. Dick ou du Brunner, voilà qui est peut-être un peu abusif. Pas mal, même, abusif.

'Soleil chaud poisson des profondeurs' est finalement une belle fable sur la fuite humaine au-delà de tout ce qui nous rattache à nos existences sur-contrôlées. Une note d’espoir finale rafraîchira cependant l’âme chagrine. En cas de résignation, fermer l’ouvrage avant la fin.