Son nom est moins connu qu'un de ses livres: Gontcharov, auteur russe (1812-1891)

Les ensablés - 11.09.2011

Livre


Son nom semble être moins connu que celui d’un de ses héros, le fameux Oblomov, très célèbre en Russie et en France. Mais c'est de "la Falaise" dont je veux parler aujourd'hui. Cela nous éloigne des ensablés français, mais je crains que Gontcharov, quoique russe, ne le devienne aussi. "La falaise", autre roman monumental, est moins connu que Oblomov, mais le thème est le même: un héros indolent, médiocre, mais peut-être sublime.. Il est difficile de parler de ce livre pour quelqu’un qui prétend être artiste ou écrivain, car, au fond, c’est de la médiocrité attachée à certains d’entre eux dont il s’agit. Le héros, un certain Raisky, est un homme riche, enthousiaste, sincèrement épris d’art et de littérature. Sa médiocrité ne se rapporte pas à sa production artistique (le livre d’ailleurs, n'y s’appesantit pas: on sait qu’il écrit un roman), ni même à son intelligence, mais à son tempérament faible qui l’empêchera tout au long de sa vie de se tenir à un ouvrage et de le finir, ou même de ressentir de façon profonde et continue. Raisky peint, puis écrit, puis finira par faire de la sculpture, Gontcharov laissant entendre à la fin de son livre qu’il ne saura pas non plus aboutir dans ce domaine. Lorsque j'ai lu ce livre la première fois, je n'avais pas encore publié de roman. J'éprouvais un certain malaise: n'étais-je pas, moi aussi, un Raisky? Je n'avais encore rien achevé. J'éprouvais, vis-à-vis de l'écriture, la crainte d'un puceau devant une femme qu'il doit honorer: y arriverai-je ou pas? La publication de mon premier roman m'a, à ce sujet, un peu apaisé. Mais demeure toujours cette question qui ne disparaît qu'au moment de la mort: pourrai-je encore écrire? Au commencement du roman, j’ai pensé au narrateur de la Recherche. J’ai cru que ce roman était le récit d’une initiation (même tardive, car le héros a sans doute 40 ans) à la littérature. J’allais voir, pensais-je, comment une nature humaine superficielle, même si elle est sincèrement passionnée, arrive à la maturité, à l’œuvre enfin parfaite. Le procédé semble classique. Raisky tombe amoureux de sa cousine Vera, jeune fille étrange, mystérieuse, logeant chez sa grande tante Tatiana. Va-t-il trouver dans son sentiment la force nécessaire pour finir une œuvre ? Telle est la question que l’on se pose tout au long du roman, tout en notant que son personnage devient de moins en moins important, voire négligeable à la fin, quand Gontcharov, abandonnant Raisky à ses rêveries, s’attache à montrer la personnalité de Vera et de la Grande-tante, toutes deux exceptionnelles même si elles n’ont aucun tempérament artiste ou littéraire. Il était peut-être dans le plan de l’auteur de montrer combien est plus importante la vie que la littérature. Celui qui sait faire face, comme la Grande-tante, à des difficultés fait une œuvre, une vraie qui vaut tous les ouvrages littéraires. Seuls comptent la personnalité, le caractère, et la capacité de se tenir à ce qui a été décidé. Tandis que Raisky connaît un puissant sentiment amoureux pour sa cousine, celle-ci n’en ressent aucun pour lui. Elle aime un autre homme. Cet amour est caché au bas de la falaise. Il est le mystère qui attire tant Raisky. Celui-ci parle de son sentiment pour elle, celle-là l’éprouve pour un anarchiste en exil pour des raisons politiques. Elle applique à la lettre le discours très romantique de Raisky qui lui dit qu’il ne faut jamais se refuser à la passion. Elle se donnera à cet homme perdu, puis, constatant qu’il n’est pas prêt à accepter l’idée d’une liaison éternelle, le quittera, pour se repentir. Raisky a parlé, beaucoup. Il a souffert, mais se remettra de son amour déçu. Par ce biais, l’auteur souligne, sans le dire, la superficialité de Raisky, une superficialité qui n’est d’ailleurs pas antipathique. Le tour de force de ce roman est en effet de présenter un héros médiocre, sans le condamner, sans susciter dans l’esprit du lecteur le moindre mépris pour Raisky. Une mélancolie douce, comme devant tout ce qui est un peu gâché et aurait pu être beau. Qui est Raisky? Qui sommes-nous vraiment ? Sommes-nous une unité, dont on est capable de faire une description exacte, géographique aurais-je envie de dire ? Non, répond Gontcharov par le personnage de Raisky qui, en certaines circonstances, à la fin en particulier, se révèle vraiment généreux, grand même. Oui, dit-il ailleurs, en décrivant la Grande-Tante, toute d’une pièce, et Vouchine l’amant de cœur de Vera. « La falaise » est un roman réaliste et psychologique. Il est un peu long. Tous les personnages n’ont pas forcément une grande utilité. Leontij, l’intellectuel, caricatural par certains côtés, m’a posé quelques problèmes. Pourquoi s’appesantir sur ses malheurs conjugaux ? Peut-être deux réponses. En couchant avec la femme de Leontij, malgré son amitié pour lui, Raisky montre sa faiblesse. En montrant par ailleurs que Leontij, en étant passionné par les livres, perd le contrôle de sa femme, il est ainsi clairement démontré que seule compte la vie. C'est un livre très original. Le drame ne naît pas ici du tumulte des passions, comme il arrive souvent dans les romans, mais de l'indolence humaine, de cette incapacité que nous avons parfois à vivre pleinement, à bouger, à se forcer. Je le relirai sans doute encore une fois.