Soufi mon amour, d'Elif Shafak

Clément Solym - 13.09.2010

Livre - femme - famille - existence


Après quarante ans d’une vie linéaire de femme au foyer et de mère de famille modèle, Ella Rubinstein sent des picotements lui venir au bout des doigts et commence à ne plus apprécier de la même façon tous les petits bonheurs dont elle s’était contentée jusqu’alors. Le dernier petit mot accompagnant le magnifique cadeau de son mari, pour la Saint Valentin, lui a plus sonné à l’oreille comme une épitaphe dont elle ne veut plus être le sujet que comme une belle déclaration, ce dont elle s’était accommodée jusque-là.

Aussi, ce nouveau job de lectrice pour une maison d’édition qu’elle vient de trouver grâce aux relations de son mari, sans être une promesse d’un avenir professionnel magnifique, lui apparaît très soudainement comme une planche de salut, une évasion de cette vie où elle se sent enfermée et où, progressivement, elle engrange une quantité de frustrations qui l’amènent parfois à la limite de la rupture. Tant avec son mari dont les dérapages conjugaux ne lui paraissent plus aussi naturels, qu’avec les comportements de ses enfants. Le dernier en date, les envies de mariage de sa trop jeune et pas-encore-sortie-des-études fille l’a menée à la limite de l’esclandre.

C’est ainsi que, le premier roman dont la relecture lui est confiée afin de déterminer son potentiel auprès du lectorat arrive-t-il à point nommé. L’auteure, qui a accompagné son manuscrit d’un petit message, lui présente un roman historique et mystérieux se déroulant au XIIIe siècle en Ase mineure et mettant en lumière une amitié profonde qui a lié un immense poète et chef révéré de l’Histoire de l’Islam et un obscur derviche.

Au fur et à mesure qu’Ella plonge dans ce roman et dans une correspondance parallèle avec son auteur, ses barrières vont s’abattre dans une autre compréhension de la vie, de l’amour.


De ce roman (de ces romans, en fait, puisque s’imbriquent, au fil des pages, les chapitres distincts des deux histoires : celle d’Ella et celle qu’elle lit), je ne retiendrait qu’une chose, c’est l’approche d’une culture qui m’est totalement étrangère et dont j’ai eu le plaisir de découvrir l’image, certainement partielle, que ce livre permet d’en dévoiler. Le mysticisme des derviches, la nature profondément religieuse de leurs danses extraordinaires, le caractère non conventionnel et quasi libertaire de leur lecture et de leur compréhension des textes (leur interprétation sous forme de « Règles » prend des dimensions parfois étonnantes), et tant d’autres aspects d’une culture que je n’ai jamais eu l’occasion de côtoyer (seulement d’en découvrir quelques balbutiements)....

Autant d'éléments effectivement de nature à apporter quelques lueurs d’espoir en ces temps où l’intransigeance religieuse, voire clanique, me fait redouter de voir refleurir une Saint Barthélemy sous une forme changée, certes, mais finalement peu différente. Au-delà de cet aspect, j’ai eu beaucoup de mal à accrocher et à aller jusqu’au bout de ce livre pour des tas de raisons différentes.

Le fait d’avoir à lire deux histoires en une seule est certainement la plus significative pour moi (d’une part l’intégrale de la vie d’Ella, d’autre part, l’intégrale de cette amitié historique). Certes il s’agit d’une vraie performance de l’auteure, mais l’exhaustivité des deux récits m’a paru d’une lourdeur et, parfois, d’une totale absence d’intérêt. Qui sait si, la seule histoire d’amitié entre le poète et le derviche, débarrassée du « parasitage » trop mielleux de la vie d’Ella, n’eût pas été mieux réussie ?

Eli Shafak
Le fait que l’histoire ancienne puisse aujourd’hui interférer avec autant de prégnance sur certains des protagonistes actuels m’est apparu d’un romantisme désuet auquel je n’ai pas adhéré.

Le fait que cette lectrice, de formation universitaire conséquente, ait besoin de l’impact et du support de cette ancienne amitié pour secouer quelques oripeaux dans lesquels se traîne encore le machisme actuel a également ajouté au tableau : je déplore toujours de constater que, des années après ses déclarations, le Siècle des Lumières ne nous en a pas encore débarrassé !

Que ce roman d’Elif SHAFIK ait pu être un énorme succès de librairie en Turquie ces dernières années ne m’ôtera pas la conviction que sa carrière ne devrait pas être de la même dimension dans une rentrée littéraire. Laquelle, je pense, devrait apporter des tas d’autres ouvrages qui sauront, mieux que celui-là, vous enchanter.


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