Soulages, de l'Afrique au Japon : un triangle des cultures

Jean-Luc Favre - 23.01.2020

Livre - Soulages rencontre archéologie - Michaël Saint Cheron - Matthieu Séguéla


Michaël de Saint-Chéron, écrivain et philosophe, développe depuis de nombreuses années une œuvre particulièrement discrète mais exigeante. Élevé dans le giron d’André Malraux (aux côtés de son frère François), auquel il a consacré quelques ouvrages remarqués, il est surtout reconnu en France et à l’étranger comme le spécialiste incontournable d’Élie Wiesel, Prix Nobel de Littérature.



 

Il s’est également intéressé à Paul Ricœur, Emmanuel Levinas, le Dalaï-lama, et Franz Rosenzweig. Si les religions n’ont guère de secret pour lui, la philosophie éthique et herméneutique figure parmi ses centres d’intérêts privilégiés, il n’en oublie pas pour autant une autre passion, la peinture, avec des rencontres marquantes comme Chagall et Soulages avec lesquels il tissera des liens étroits.
 

Il vient ainsi de publier tout récemment en collaboration avec Matthieu Séguéla, un éminent historien, un ouvrage consacré à l’artiste et intitulé Soulages, D’une rive à l’autre, qui se veut une incursion profonde et didactique dans l’œuvre du grand peintre centenaire. Occasion pour ces deux auteurs de décrypter la portée réelle de l’œuvre de l’artiste et ses influences dans le temps, notamment dans ses rapports avec l’art pariétal et ces accès probants à la sédimentation a-temporelle et qui remonte globalement au paléolithique supérieur, puis plus tardivement.


Mais subtilement à l’art roman dont l’incarnation retranscrite et diversement interprétée a marqué l’imaginaire du peintre abstrait qui laisse supposer en amont un attrait naturel pour le dénuement.
 

Soulages, de l’Outrenoir à Conques !


Avec une question essentielle, « Sait-on comment le jeune peintre découvrit l’abstraction ? », et ce pour bien comprendre les prémisses de l’œuvre avec deux rencontres importantes autant qu’improbables dans un contexte miné par l’histoire, Mondrian et Kandinsky, au détour d’une revue de propagande nazie, Signal, consacrée à l’art dégénéré.
 

Et c’est en effet un choc pour l’artiste qui découvre alors un traitement inédit de la peinture dont il s’inspirera par la suite intelligemment. Sous cet aspect singulier, c’est d’abord le regard qui domine l’inspiration, au-delà de la simple formalisation de principe. Et c’est plutôt l’idée du ravissement incertain qui congédie toute approche esthétique antérieure et qui ne relève plus dans ce cas précis de l’insoluble question, du « beau et du laid » mais d’une perception plus frontale (fractale ?) à même de répondre aux questionnements souvent encombrants de l’artiste naissant.
 

Bobin aborde Soulages
 

Quarante et un ans plus tard (1945-1986) alors que Soulages connaît une soudaine et édifiante notoriété internationale, la perception initiale continue d’être une source d’inspiration pourrait-on dire rétroactive ? Tout en permettant une avancée certaine sur un territoire désormais plus personnel. « Mon premier signe combine donc dialectiquement la clôture et l’austérité du signe monastique et le rayonnement du signe du pèlerinage.
 

Tout, dans Sainte — Foy de Conques doit se rapporter à ce double signe de clôture et d’ouverture ». Autant de pistes symboliques qui déterminent un même territoire, spatial autant que « substantiel » avec en arrière plan et c’est une volonté certaine, l’idée d’un dépassement de soi par l’acte de peindre. Figure subversive de l’élévation ! De ce point de vue, l’art ne rend pas immédiatement visible en soi les réalités d’un monde virtuel, le mystère des choses, il les transcende au contraire, les transfigure dans son langage propre.
 

De l’Outrenoir à l’outremémoire !


Soulages, lors de sa rencontre avec Michaël de Saint — Chéron, se qualifie lui-même comme « un émigré de l’intérieur », une expression sensée qui n’a rien d’anodin, alors que la pertinence de la source, l’origine en somme, n’éloigne pas pour autant l’artiste de sa vraie vocation, et de son lieu d’émergence. Au contraire l’artiste sait précisément d’où il vient, dans l’ultime présence de ce à quoi il prétend être encore, au-delà des signes.
 

Aussi affirme t-il, « l’Outrenoir provient d’un développement (…) Ma peinture ce n’est pas ce qu’on croit voir : C’est la lumière ». Mais quelle lumière au juste qui se veut tour à tour symbiose explicite du geste et dénuement du sujet dans sa totalité engageante ?
 

D’encre et de pierre, le Japon de Soulages !


De son côté Matthieu Séguéla décrypte précisément les rapports du peintre avec le Japon en combinant divers aspects de sa technicité légendaire sans pour autant préjuger d’un résultat final dans l’œuvre au travers ses échanges avec les calligraphes japonais d’avant-garde Bokujin, ceux que l’on nomme « Les hommes de l’encre » et dont l’art exploite la finesse des motifs et des formes.
 

L'Outrenoir au service de la poésie
 

Cependant affirme encore le peintre, « [m]es images n’ont rien à voir avec la calligraphie ». En clair, il se défie de toute influence stylistique en ce sens. On le sait également: l’artiste n’aime guère les transpositions d’états d’âme incertains. Dans ses toiles, l’émotion, si tant est qu’elle existe réellement, doit pouvoir se situer ailleurs, même si « l’empreinte des signes » que constitue la calligraphie extrême-orientale investit un certain niveau de perception, mais figurant plutôt dans l’ordre du hasard.
 

Soulages confie alors, « livrer ses subtilités aux seules qualités physionomiques des formes peintes, d’une tache de couleur, d’une tache de noir sur la feuille de papier dans la calligraphie japonaise (…) si elle est belle, si elle est harmonieuse, si elle est dramatique (…) ça me touche ».
 

Ainsi dans cet ouvrage argumenté, les deux auteurs ne se sont pas contentés de retracer certains épisodes clés de la vie de Soulages, ils ont préféré arpenter un cheminement plus buissonnier, sans renier cependant le message réel et incarné de cet artiste majeur du XXème siècle. « Parmi les instruments humains, il en est un qui se distingue parmi les autres comme symbole d’art et de beauté : c’est le pinceau. Il permet à l’homme de communiquer et d’exprimer ses rêves et ses pensées ».

 

Michaël de Saint-Cheron, Matthieu Séguéla – Soulages - D’une rive à l’autre – Actes Sud – 9782330128234 – 25 €




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