Spectres et medium : la science aux frontières du réel

Fasseur Barbara - 17.01.2019

Livre - Katie Christine Wunnike - spirite angleterre steampunk - jacqueline chambon


ROMAN ÉTRANGER - Roman à l’équilibre aussi précaire qu’une réaction chimique, récit oscillant entre véritable histoire des sciences et fantaisie ésotérique, Katie transporte le lecteur aux frontières du réel, de la science et des croyances. Faute de pouvoir en être témoin, choisirez-vous de croire en un sombre épisode de l’Histoire anglaise savamment romancé par Christine Wunnike ?
 


Car au coeur du récit, les faits sont là, presque tranchants de précision. Éléments chimiques, organisations scientifiques, théorèmes, jusqu’aux personnages qui portent les noms de ceux qui sont aujourd’hui devenus des figures historiques. Dès les premières pages, les premières lignes, le lecteur est plongé dans une réalité tangible et vérifiable. De courtes recherches préalables sur les tendances de l’époque victorienne, le mesmérisme ou encore le quatrième état de la matière permettent d’appréhender et d’apprécier au mieux toute l’étendue et les enjeux de cet épisode fantastique dans la vie de William Crookes.
 
Physicien de renom, il ouvre le roman avec un monologue scientifique des plus pointus. Face au professeur Faraday, bien incapable de lui livrer ses dernières conclusions, comme rendu fou par ces dernières, Crookes est pourtant décidé à venir à bout de ses découvertes. Dans l’intimité des scientifiques, la confusion des chercheurs permet au lecteur de se retrouver sur un pied d’égalité avec ces derniers, partagent leur confusion. Quelques instants suffisent à perdre ses repères et nous voilà fin prêts à faire face à l’impensable aux côtés des protagonistes que rien ne préparait à de telles rencontres.
 
Entre alors en scène la jeune Florence Cook. Capable de matérialiser la mort depuis son armoire médiumnique, elle attire une foule grandissante lors de ses séances. Mais les détracteurs ne sont jamais loin et pour prouver sa bonne foi, la voilà prête à être expertisée pour faire valoir son don. C’est William Crookes qui se chargera de rétablir la vérité, du moins c’est ce dont le physicien est persuadé. Espérant invalider toute fantaisie surnaturelle et démentir la possibilité d’une vie après le trépas, William Crookes accueille la jeune femme dans son laboratoire et par extension dans son manoir.
 
De faible constitution, Florence Crookes est rapidement mise à l’épreuve lors d’une suite d’expériences censées mettre au jour ses talents de médium ou d’escroc. Mais peu à peu, la jeune femme ne sera plus qu’un objet, un médium à proprement parler, un instrument scientifique de plus entre les tubes à essais et autres machines à l’étude aux mains de l’assistant. Au fur et à mesure qu’elle s’efface, c’est Katie King, figure éthérée et matérialisée par Florence qui prend peu à peu sa place dans le monde et dans le cœur de son entourage. Fille du célèbre boucanier Henry Morgan, la véritable nature de Katie est quant à elle laissée au bon jugement du lectorat.
 
Jouant d’un concept classique de la littérature germanophone, Christine Wunnicke infuse son récit d’une inquiétante étrangeté qui métamorphose la galerie de ses personnages en démons familiers. Katie King, mystérieuse matérialisation sulfureuse aura peu à peu raison d’eux. Chacun se perd autant qu’il ne se révèle, se déprave au fil des pages.

L’ectoplasme apparaît comme une incarnation des désirs et des vices réprimés par une morale aux codes trop stricts. Comme la fumée d’opium, l’influence de Katie se répand et pèse sur le monde qui semble alors tourner en rond, perdant joyeusement la raison. Pourtant, tous ont conscience des chamboulements, tout est fait pour déstabiliser l’ordre établi: « la présence des femmes, l’abolition de la mort, les conséquences pécuniaires ou le chaos qui menace la science ».
 
L’instabilité, l’ambivalence et le doute, voilà probablement ce qui donnerait le ton de ce texte dont l’ambiance pesante est un véritable tour de force. La narration l’installe comme une torpeur, un engourdissement digne du célèbre fog londonien qui prendra rapidement le dessus. Les nombreuses références scientifiques et historiques de ce Londres de la fin du XIXe, savamment distillées, ajoutent au brouillard confus et à l’incertitude nécessaire pour se délecter du frisson de l’inconnu.
 
Folie du mesmérisme, passion pour le paranormal, inébranlable désir de rationalisation, entre folie et religion, croyance et science, fait et superstition, au lecteur de faire ses choix et de céder ou non aux sirènes de Katie King, car pour reprendre Crookes « toutes les forces de la nature ne se sont pas encore livrées à nous, loin de là ».
 

Katie - Christine Wunnicke, traduit par Stéphanie Lux - Jacqueline Chambon - 9782330104511 - 20,50 €


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Pour approfondir

Editeur : Jacqueline Chambon
Genre :
Total pages : 208
Traducteur : stéphanie lux
ISBN : 9782330104511

Katie

de Christine Wunnicke

Dans le Londres du 19e siècle, le grand public n'a d'yeux que pour les séances de spiritisme des médiums les plus réputés. La plus grande d'entre eux est une jeune Britannique, Florence Cook. Lors de ces séances, Florence est ligotée et enfermée dans une armoire d'où elle parvient à faire apparaître les esprits des chers disparus, dont une jeune femme androgyne, Katie, perdue dans les limbes. Le cas intéresse l'Académie des sciences qui demande au savant Sir William Crookes d'étudier la médium. Ces séances de science-spectacle sont-elles une supercherie ou peut-on établir une percée scientifique et peut-être découvrir un quatrième état de la matière (rayonnante) ? Florence Cook (1856-1904) et William Crookes (1832-1919) ont bel et bien existé, tout comme les recherches scientifiques qu'il a menées.

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