Sphinx : voix à sens unique

Cécile Pellerin - 26.05.2014

Livre - littérature suédoise - roman épistolaire - folie


Une femme écrit à une autre. Sans jamais savoir si ces lettres sont envoyées, reçues ou mêmes lues, elles sont l'enveloppe d'un roman dont le seul destinataire est finalement le lecteur. Toujours adressées à la même personne, ponctuées d'interrogations, d'interpellations, jamais très longues ni décousues,  cohérentes mais aussi dérangeantes,  elles semblent progresser vers une issue tragique, se succéder pour activer un processus de destruction enclenché dès les premières pages. Sans surprise alors, le lecteur guette le dérapage d'une femme hyper-possessive et troublée, au bord de la folie.

 

La narratrice, la quarantaine passée, artiste-peintre en quête de reconnaissance, vit seule avec sa fille, Ma. Délaissée par son premier mari, Félix,  avec qui elle n'a pas eu d'enfant, elle découvre qu'il s'est remarié avec une femme aisée, prénommée Claire, qu'il a un fils, Adam et vit désormais dans une banlieue chic de Göteborg. Brusquement alors, cette nouvelle semble la sortir de sa torpeur et de l'état dépressif dans lesquels elle s'était abandonnée, la stimuler pour pouvoir renaître enfin. Elle déménage, s'installe près de la famille, l'observe quotidiennement  jusqu'à pénétrer chez elle, violer son  intimité.

Ainsi, à travers ces lettres, c'est un long monologue fragmenté, structuré par des mots répétés comme des litanies, rythmé avec une régularité glaçante, sans repères temporels explicites, qui s'offre au lecteur, assez mal à l'aise rapidement, car dépossédé d'éventuelles réponses de la destinataire. Privée de  cet échange, la lecture devient vite oppressante. Le lecteur devient même complice, comme intégré à cette œuvre quasi-criminelle (ou  juste imaginaire ?)

 

Cette femme est en mutation. « Dans ma nouvelle forme, il n'y aura pas de place pour la tristesse, aucune trace d'angoisse ».

Elle décrit son impossibilité à exister, être elle-même sans eux. Sa jalousie, son désir de vengeance, son amertume, les menaces qu'elle profère même (« je voudrais t'arracher tes lèvres pulpeuses »), n'animent pas vraiment le fondement de son attitude. Si elle harcèle Claire de ses lettres, si elle la suit dans la rue, au spectacle, pénètre dans son jardin, dans son chalet de vacances, respire son odeur, guette son fils à l'école ; c'est avant tout parce qu'elle est persuadée que sa place est au milieu d'eux, que les souvenirs qu'elle a partagés avec Félix justifient aujourd'hui sa présence, sa fusion même, en eux. Elle fait partie de leur vie, n'existe désormais que par eux. « Il y a des moments de vide, qui résonnent, alors je vois ma place entre vous, ou bien à vos pieds. Cela me conviendrait. »

 

Sa reconstruction, sa restructuration même pour devenir plus forte (elle achète de la créatine en poudre, s'entraîne au banc de musculation, suit un régime, se décolore les cheveux, rêve de s'offrir un traitement au Botox…) dépendent de cette capacité à s'assimiler, à se découvrir, à se révéler en eux, à trouver sa place, à compléter Claire, à se revêtir d'elle. A se concentrer en elle pour se sauver. « Je suis plutôt un reste, une trace, que l'on ne peut essuyer et que l'usure n'efface pas. »

 

Bien sûr, à travers son récit introspectif, elle exprime sa colère et ses frustrations (« ensemble, vous avez réalisé tout ce que j'avais désiré »), ses échecs de vie commune, ses névroses, ce qu'elle n'a pas été pour Félix et que Claire semble pouvoir représenter aujourd'hui. Mais justement grâce à elle. « Jamais il n'aurait trouvé le chemin vers une femme comme toi sans passer par moi. »

 

Avec ténacité, parfois de manière vive et crue, elle expulse sa souffrance et sa solitude, distille la peur, insidieusement, avec une perversité malsaine, glauque qui place le lecteur, par moments, dans une position inconfortable et contrarie sa lecture. Il est à la fois sous tension, séduit par le rythme haletant, intrigué par l'évolution délirante du personnage et décontenancé tout autant  par l'extrême souffrance qui l'anime et le mène à sa perte, inévitable et programmée.

 

C'est le cinquième roman traduit en français chez Actes Sud de l'auteure suédoise dont la bibliographie  compte  plus d'une vingtaine de livres.