Splendide et onirique, la destinée de l'Empereur Claude

Nicolas Gary - 08.01.2019

Livre - Inculte Damien Aubel - Empereur Claude - Antonin Artaud


ROMAN HORS-NORME – Parce qu’il était débile, au sens latin du terme debilis, et non dans sa vulgaire acception contemporaine, frappée de plein fouet et de bêtise, l’empereur Claude a mauvaise presse. Si, si, aujourd’hui encore, on oublie hâtivement son engagement dans la chose publique — préférant se moquer d’une élocution maladroite, son goût passionné pour les femmes et les affranchis qui le menèrent possiblement à la baguette… Il était temps que cela changeât.
 


Il est juste de reconnaître en Claude un empereur qui manqua passablement de flair — au point d’adopter Néron, dont il était grand-oncle. Il mettrait ainsi un terme à la dynastie julio-claudienne, sans le savoir. L’histoire, et ses historiens, fut prompte à juger Claude comme un incapable : Sénèque, exilé en Corse durant neuf années avant de revenir la queue entre les jambes face à l’empereur, y est pour beaucoup. Il nous a en effet légué un texte dévoilé à la mort de Claude, qui le réduit à ses tares physiques : on aurait voulu faire plus méchant, il aurait fallu s’y mettre à trois.

C’est ce que les historiens suivants, Tacite, Suétone et Dion Cassius s’appliquèrent méthodiquement à mettre en place, allant jusqu’à le qualifier d’indigne de régner. Sauf que Claude n’était pas QUE débile : il fut aussi réformateur et bien que successeur du tyrannique Caligula, sut finement centraliser le pouvoir à Rome.

Et, oui, bon, il était certainement un peu bas de plafond aussi, mais pour l’excuser, il baignait en pleine décadence romaine. Un Claude claudicant dans un empire fragilisé… la belle histoire.

La réalité, qui ne pouvait se dévoiler que par la fiction, est que Claude était un Rêveur qui convoitait la plus inaccessible des figures féminines – inatteignables par les moyens traditionnels. Tout bonnement parce qu’elle était de nature divine. Et rares sont les mortels, tout empapaoutés d’apparats impériaux qu’ils se présentent, à avoir de leur seule volonté obtenu les faveurs d’une déesse. Venus, moins que les autres encore.

Loin d’une biographie conventionnelle et méticuleuse, c’est dans la continuité du projet d’Antonin (futur empereur des Aliénés ?) Artaud que s’inscrit Damien Aubel. Dès les premières lignes d’une langue débordante de grâce, virevoltante sans préciosité — mais il n’en fallait pas moins pour sculpter une nouvelle réalité autour de Claude que de puiser à des ressources sublimes — le lecteur renoue avec Héliogabale.

Rares furent d’ailleurs les dirigeants romains frappés de « damnatio memoriae » comme Héliogabale : justement Caligula et Néron, qui encadrèrent Claude… D’autres, oui, réputés pour leur cruauté point commun à chacun. Mais pas à Claude : lui, est obsédé par d’autres choses, bien moins sanguinaires.

Cette autre figure impériale qui règnera quelque 150 années après Claude, inscrite dans la lignée des Sévères, incarnait aux yeux d’Artaud l’illustration de cet univers de signes. « Il est mort avec lâcheté, mais en état de rébellion ouverte », écrivait Artaud — dictait en réalité. Et ce personnage aidera à construire la mythologie dont découlera Van Gogh, ces suicidés de la société, partis en quête, sans savoir au diable ce qu’ils trouveraient.

Vénus s’en va pousser la langue dans ses retranchements, manipule le verbe de toutes ses forces : parce que le désir et la recherche de cette abstraction féminine, qu’il tentera d’incarner, dépassent de très loin le pouvoir d’un homme, même empereur, il fallait bien une phrase pétulante.

« L’histoire de Claude, on pourrait la raconter par le bout de sa chair et de ses femmes, et c’est ainsi d’ailleurs qu’elle s’est transmise au long des temps historiques, déversée, plutôt, tant il y a d’humeurs dedans : sudation, salive, liqueur séminale. Tant il y a d’humeurs aussi : frustrations, dépits. Claude est un affamé de femmes, mais jamais rassasié, un homme à femmes. Mais le “à”, simple lettre-cheville, est faussement anodin, ou alors il faut le lire à l’envers, inverser la relation d’appartenance : Claude est aux femmes, elles ne sont jamais vraiment à lui. »

Et la messe est dite : on ouvre ce roman pour le projet inspiré de réhabilitation d’un empereur, par le prisme de sa rêverie. On le poursuit gagné par le sous-texte d’Artaud — bien plus que celui d’Alfred Jarry à dire vrai — et c’est pour sa diction qu’on l’achève, qu’on achève Claude, une nouvelle fois. Voici un texte qui se récite, qui s’incante parce que la parole magique qu’il contient ne se révèle pleinement qu’une fois la bouche ouverte.

Un audiolivre de la plus grande difficulté se profile… Parce qu’il faudra rendre l’intelligence par l’intelligibilité, avant d’aboutir à la plénitude du lecteur sentant sa propre voix, abreuvée de cette profondeur. Il faut lire, à voix haute, pour le mesurer.

Or, et c’est bien entendu, le livre est compliqué : une littérature d’exigence, un sujet peu banal, peu contemporain et un héritage littéraire puissant et fou. Vénus s’en va est une œuvre, en soi. Et peut-être celle par laquelle il faudrait commencer cette rentrée littéraire hivernale : Claude réchauffe.


Damien Aubel – Vénus s’en va – Inculte / Dernière marge – 9791095086949 – 18,90 €

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