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Station Eleven : un monde qui s'éveille

Cécile Pellerin - 25.11.2016

Livre - Littérature canadienne - science-fiction - troupe de théâtre


Comment survivre à un cataclysme ? L'Art peut-il nous sauver quand la technologie s'est effondrée, lorsque le progrès et la modernité ont brutalement été anéantis ? Est-il possible de se reconstruire, de dépasser la souffrance, le désespoir, le vide et le manque s'il nous reste les souvenirs, la littérature et la musique ?

 

Le roman dystopique d'Emily St. John Mandel, que vous soyez ou non adepte du genre, est une véritable prouesse. Et bien au-delà de son histoire. D'une structure narrative ingénieuse et d'un rythme exaltant, difficile à lâcher, il n'a de cesse d'étourdir et de stimuler le lecteur.

 

Ce dernier, accroché aux personnages, irrémédiablement vissé à leur mémoire, à leur passé, (comme une nécessaire proximité familière), est vite confronté aux mêmes interrogations, aux mêmes angoisses, imprégné des mêmes rêves et des mêmes peurs. Il n'accompagne plus le mouvement narratif, il le pénètre, complètement absorbé à son tour par cet environnement dépouillé où ne subsiste plus que l'indispensable. L'essentiel ?

 

Ce roman crée une véritable dépendance, occupe entièrement l'esprit. La lecture est tellement intense et jubilatoire qu'il faudrait pouvoir la réfréner pour la faire durer plus longtemps. Accaparante, envahissante, elle dépasse les mots, les pages, s'échappe du livre, se propage avec ardeur vers d'autres lecteurs. Impossible, en effet,  de garder pour soi une émotion aussi forte. Lisez et vous comprendrez !

 

 

"¨Parce que survivre ne suffit pas".

 

Le célèbre comédien Arthur Leander s'effondre, un soir d'hiver, sur la scène d'un grand théâtre de Toronto, victime d'une crise cardiaque. Les tentatives d'un spectateur pour le ranimer restent vaines. L'artiste décède en pleine représentation du Roi Lear. Ensuite, de manière aussi soudaine, la grippe de Géorgie explose à la surface de la Terre et détruit 99% de l'humanité. L'ère de l'électricité est désormais révolue.

 

Vingt ans plus tard, on se déplace à pied ou à cheval, on vit en colonies ou dans des villes aux traditions et gouvernances parfois sectaires, dans un monde où subsistent encore de nombreux vestiges de la Civilisation disparue. Dans cet environnement dévasté, une troupe de comédiens et de musiciens, la Symphonie itinérante, se déplace et joue du Shakespeare et du Beethoven de place en place. Un acte d'espoir et des instants de ravissement offerts à la population.

 

Entre la mort d'Arthur Leander et ce temps post-apocalyptique, l'auteure parcourt les destinées de plusieurs personnages liés à l'artiste, et, à travers les souvenirs, remonte le temps, alternant les périodes antérieures au chaos et à la mort d'Arthur, avec celles imminentes à la fin de l'ancien monde et celles postérieures à l'épidémie foudroyante.

 

"Plus nous en saurons sur le monde d'avant, mieux nous comprendrons pourquoi il s'est effondré."

 

Dans une ambiance très visuelle (presque bergmanienne par moments), pénétrée par la nostalgie du monde perdu, où la nature a progressivement repris du terrain sur les zones urbaines, où la lumière est plus vive, offre des ciels plus scintillants, où tout objet inutile semble avoir disparu, mais où la culture artistique demeure, les personnages pourtant égarés, fragiles et incertains, cheminent, chacun à leur manière, sans plus de sauvagerie ni de folie qu'à l'époque moderne, en quête de sens et, nourris par leur expérience du passé, s'interrogent avec justesse et lucidité sur la condition humaine.

 

"L'enfer, c'est l'absence de ceux qu'on voudrait tant avoir auprès de soi."

 

Ni effroyable, ni cauchemardesque, ni désespéré, ce livre poétique et d'une grande maîtrise formelle, parle de l'existence avec réalisme et en ce sens, déploie son imaginaire davantage dans la perspective de mettre à nu l'humanité, de la déposséder du superflu pour la révéler à elle-même. Au plus près. Au plus vrai. 


Pour approfondir

Editeur : Rivages
Genre :
Total pages : 480
Traducteur : gérard de chergé
ISBN : 9782743637552

Station eleven

de Mandel, Emily St. John(Auteur) Gérard de Chergé(Traducteur)

Dans un monde où la civilisation s'est effondrée suite à une pandémie foudroyante, une troupe d'acteurs et de musiciens nomadise entre de petites communautés de survivants pour leur jouer du Shakespeare. Un répertoire qui en est venu à représenter l'espoir et l'humanité au milieu de la désolation.

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