Steven D. Levitt, Stephen J. Dubner, Freakonomics

Clément Solym - 25.12.2007

Livre - Steven-D--Levitt - Stephen-J--Dubner - Freakonomics-


C’est rare, parce que j’ai acquis au fil des ans une solide mémoire – qui ne m’empêche pas d’oublier en permanence où j’ai posé mes clefs, alors qu’il est urgent de partir illico, et que nom de nom c’est pas possible, mais qu’est-ce qu’elles foutaient dans le congélateur [NdCorrecteur : Authentique, hélas…] – une mémoire, que je qualifiais de solide. Rare donc que je prenne des notes concernant un ouvrage que je dois critiquer. Surtout que généralement, je rédige la critique à mesure que j’avance dans le livre, ce qui n’allonge pas nécessairement le temps de rédaction.

Ben aujourd’hui, j’ai fait une exception. Parce que j’ai ouvert un livre exceptionnel : un livre d’économie. Pas un de ces imbittables manuels peuplé de chiffres, de tableaux hermétiques ou de stats accompagnées de sigles barbares. Non. Un véritable outil d’analyse du monde contemporain, détaillant des théories au moins intrigantes, au pire légèrement farfelues.

Le tout est rédigé en étroite collaboration par un journaliste, Stephen J. Dubner et Steven D. Levitt, économiste réputé, et de renom, entre autres parce qu’il conquit la toison – en l’occurrence, la médaille John Bates, qui récompense le meilleur économiste de moins de 40 ans – et surtout qui ne s’en revint pas plein d’usages et raison vivre entre ses parents, etc.

Steven pose des questions « aussi retorses qu’elles en aient l’air, c’est en [les ] multipliant qu’on trouve des réponses intéressantes ». Son intention ? « Contredire la sagesses populaire ». Non que cette dernière tape en permanence dans le faux, mais elle se présente systématiquement de façon « simple, opportune, commode et réconfortante ». Et en ce sens elle sert plus de radeau que de compas.

Pourquoi les dealers vivent-ils encore chez leur maman ? En voilà une question étonnante : tous les dealers ne sont-ils pas riches de leurs larcins et de la drogue qu’ils injectent presque dans les veines de nos enfants ? Et pourtant, force est de constater qu’ils logent encore chez leur génitrice. Premier paradoxe et non des moindres…

Souvenez-vous de la fable de l’anneau de Gygès, le berger, que l’on peut découvrir dans la République de l’estimé Platon. Ce dernier déniche une bague qui le rend invisible, raconte Glaucon, et le berger de s’empresser de commettre crime sur crime, atrocité sur vols etc. L’homme serait donc mauvais par nature ? Pensez-vous alors que la simple vente de bagels puisse déterminer quel pourcentage d’hommes et de femmes dans notre société est réellement mauvais. Vous auriez tord de rire : ce chiffre se monte à 13 %... Mais comment parvient-on à trancher le dilemme opposant Socrate à Trasymaque ?

Plus fort encore : dans les années 90, les États-Unis enregistrent une baisse assez significative de la criminalité. En 1993, le Brady Act avait été signé. Cet amendement impose un temps d’attente de cinq jours pour qui cherche à acheter une arme à feu, mais est-ce là la véritable raison de la baisse constatée ? En janvier 1973, dans l’affaire Roe vs Wade, une jeune femme obtient de pouvoir avorter légalement, et après elle, une foule d’autres. Mais quel rapport entre ces deux faits ?

D’ailleurs, être parent est une lourde charge et une responsabilité importante : apprenez que votre fille de 10 ans a deux copines dont les parents sont voisins. Dans le jardin de l’un, une piscine. Dans la maison de l’autre, une arme à feu. Chez qui accepterez-vous que votre chère tête blonde passe ses mercredis après-midi ? Celui qui possède la piscine, évidemment. Même en apprenant qu’aux USA, on compte un enfant noyé pour 11 000 piscines contre 1 tué par balle pour 1 million d’armes à feu ? Oui, ça pousse à réfléchir : les risques qui inquiètent sont très différents des risquent qui tuent.

Et que l’on s’accorde avec les théories de Levitt, ou qu’elles nous semblent tout bonnement grotesques, voire ubuesques, il n’en demeure pas moins qu’elles nous font penser. Penser autrement notre monde, son organisation et les causalités qu’il renferme, pas systématiquement évidentes à appréhender.

Et je précise bien : qu’on adhère à ses théories ou non. Plusieurs personnes qui auront lu ce livre dans mon entourage ont rougi de honte à la lecture de certaines passages, tandis que d’autre taxaient abusivement de « fascistes » les propos de l’économiste. C’est que la lecture de Freakonomics dérange dans notre confort intellectuel (pas celui de Marcel Aymé, hein…) et dans notre vision du monde. Autant qu’il ouvre les yeux immanquablement sur certains sujets, tel que le Klu Klux Klan ou encore les agents immobiliers – tous des pourris, papa, oui, je sais.

C’est pourtant sans pincettes que je conseillerais ce bouquin « d’économie saugrenue », traduction à peu près littérale de Freakonomics. On y puise dans humour décapant et redoutable, tout ce qui est bon pour la cervelle en passe de décomposition et d’assujettissement sauvage : de quoi se remuer quelque peu les méninges.

Bien sûr, on pourrait reprocher que ces examens de faits ne mènent pas plus loin, et n’aiguise pas encore plus notre sens critique. De même, cette analyse, et l’introduction le précise de bonne grâce, n’est valable que pour les États-Unis. Mais ce qui vaut pour l’un vaut pour tous ? À moins que ce ne fut-ce une phrase de sagesse populaire.

Cependant, de tels cours d’éco, basé sur des récits et des chiffres, mais surtout des expériences, des anecdotes, des brindilles de riens qui deviennent source de questionnement pour laisser éclore le plus fantasque parfois, mais à coup sûr, des éléments bien dérangeants.