Sur la plage de Chesil, de Ian Mc Ewan, ou comment il est démontré qu'on ne comprend rien à l'autre

Les ensablés - 17.03.2011

Livre


Une fois n'est pas coutume, un livre moderne et de surcroît étranger fait l'objet de ma chronique. Comment est-ce arrivé? En Normandie, il pleuvait, et ma femme, devant la cheminée, lisait. "Qu'est-ce que c'est?" lui ai-je demandé. Elle m'a montré un Folio "Sur la plage de Chesil", de Ian McEwan. J'ai pensé: "Encore un livre que je ne lirai pas", car, faute de temps, j'ai décidé de ne plus lire de littérature étrangère traduite. C'est dommage, mais c'est ainsi, et j'ai dit ainsi adieu à George Eliot et Dickens, mes grands favoris d'autrefois. Mais je parlerai d'eux un de ces jours, surtout de George Eliot. Ma femme était enthousiaste. "Cela te plairait beaucoup", m'a-t-elle dit. Sans doute, sans doute, mais j'avais d'abord à lire du Jean Blanzat, autre ensablé, ami, semble-t-il, du grand auteur Robert Margerit. Elle a insisté: précision de l'analyse psychologique des deux personnages, pas d'emphase, construction impeccable. Il fallait que je le lise! Puis elle a ajouté que ce roman moderne (2007) avait quelque chose de proustien. Et bien sûr, je l'ai lu. En très peu de temps. Le roman est court, 180 pages. L'histoire est simple. En 1962, deux jeunes gens viennent de se marier. Ils se retrouvent dans un hôtel-restaurant, au bord de la mer, pour leur nuit de noce. L'un et l'autre ont autour de 25 ans et sont vierges. L'héroïne, Florence, est violoniste, d'une famille très aisée. Elle aime Edward qui vient de terminer ses études d'histoire. Lui est issu d'un milieu modeste. Tous les deux ont eu des mères un peu particulières. Celle de Florence est rigide, intellectuelle, froide; celle d'Edward, à la suite d'une fracture du crâne, folle. Là s'arrête la ressemblance. Edward est colérique, violent parfois, fermé à la musique classique. En quelque sorte, Florence est son contraire. Elle aime passionnément la musique. Quand elle en joue, elle n'est plus la même, elle est en transe. Le roman commence au restaurant. Ils sont face à face. Ils mangent, et ils boivent. L'un et l'autre savent que, bientôt, il faudra faire l'amour. Peur, envie, dégoût gâchent l'instant. Ils ont peur tous les deux. Le sexe est essentiel et pourtant il est tabou. Tout serait si simple si on pouvait en parler. Mais il entre tant d'orgueil, en ces matières, que parler est un aveu de faiblesse. Comment arriver à faire l'amour, sans faire d'impairs, sans être ridicule? Angoisse partagée par le couple, mais qui ne doit pas affleurer. Lui craint de ne pas parvenir à ses fins, d'un fiasco; elle n'a pas envie d'être pénétrée. Cela la dégoûte, a priori. De ce silence vont naître les malentendus. C'est la force de ce livre de montrer qu'on ne comprend rien de l'autre. Que ses regards, que ses paroles, ses mimiques sont passés au travers de nos propres attentes et pensées. De sorte qu'on se trompe toujours. Pour le bien, et surtout pour le pire... On marche à deux, dans le noir, en croyant se voir. Je ne résiste pas à citer un exemple tiré du livre, lorsque Edward se décide à embrasser Florence. Et voici ce qu'elle pense. Lorsqu'ils s'embrassèrent, elle sentit aussitôt la langue d'Edward insister, se frayer avec force un passage entre ses dents, comme une brute défonçant une porte d'un coup d'épaule. Pour entrer en elle. (...) Il explora sa bouche charnue, puis longea sa mâchoire supérieure jusqu'à l'endroit où, trois ans plus tôt, une dent de sagesse avait poussé de travers avant d'être arrachée sous anesthésie générale. (...) C'était surtout la pointe mince et dure de ce muscle étranger, frémissante de vie, qu'elle trouvait repoussante. (...) Florence ne réussissait qu'à se recroqueviller sur elle-même, à se concentrer pour ne pas se raidir, ne pas hoqueter, ne pas s'affoler. Si elle lui vomissait dans la bouche. Et voici ce que Edward pense: Lorsqu'il l'entendit gémir (en réalité, c'est de dégoût, ndla), Edward sut que son bonheur était presque parfait. Il éprouvait une délicieuse sensation d'apesanteur (...) Il se concentra de nouveau sur sa langue, sur la pointe de sa langue, au moment précis où Florence décida qu'elle n'en pouvait plus. (...) Elle détourna brusquement la tête et se libéra de l'étreinte d'Edward. Alors qu'il la dévisageait, bouche bée, l'air interrogateur, elle le prit par la main vers le lit. En réalité, Florence lui propose d'aller au lit pour ne plus sentir sa langue dans sa bouche. Mais Edward croit que c'est le désir qui la pousse vers la couche. Malentendus... Le roman se déroule sur une nuit, avec des rappels sur le passé. Notamment celui de Edward, autant fasciné par Florence que par sa famille, très aisée; et cela donne lieu à de très beaux passages. Lorsqu'on aime, on tombe souvent amoureux de la famille de celle qu'on aime. Proust en parle aussi dans la Recherche, lorsqu'il raconte l'admiration sans borne qu'il éprouve pour Swann, le père de Gilberte. Ici, dans le roman de McEwan, c'est pareil. L'amour de Florence pour Edward est moins lisible que celui d'Edward pour elle. Les débuts ont été hésitants. On a l'impression qu'elle s'est laissé entraîner. Puis, elle a aimé Edward à l'idée qu'il pouvait la protéger. Il y a eu bien sûr des séances de "touche-pipi" dont l'une, au cinéma, s'est très mal passée. Il l'a caressée, elle n'a pas supporté, elle a quitté la salle. Il a fallu des semaines pour retrouver une certaine intimité. C'était un signe. Je reconnais les bons livres à cette capacité de rendre passionnants les moindres remous de l'âme et du sentiment. C'est bien le cas ici. Ce livre pourrait être français dans sa conception et dans ce qu'il dit. Photos: tableau de Ariel Bel - Sculpture de Claude Petitjean "malentendu"