Sur la route, avec Guillaume Nail…

La Licorne qui lit - 21.04.2020

Livre - Guillaume Nail Tracer - adolescence


ROMAN ADO – Le confinement produit des effets surprenants sur nos comportements. Soyons honnêtes, nous avons tous été initialement pétris de bonnes intentions – on va se mettre au macramé, lire tous les bouquins de sa PAL, y compris Ulysse de Joyce, réaliser les macarons roses, framboise, litchi de Pierre Hermé et totalement réaménager notre appartement en suivant les conseils de Marie Condo. 



 
Eh bien, en ce qui concerne ma petite personne fantastique, j’ai été en premier lieu prise d’une flemmardise à toute épreuve. Grasses matinées, après-midis affalée sur mon cumulo-divan la télécommande entre les pattes, douche de 17 heures, pré-apéro de 18 h 30, et ainsi de suite. Je suis certaine que vous conceptualisez parfaitement le déroulement de mes journées. Après cette période de relâchement amplement mérité, une existence de licorne reste éprouvante, je me suis reprise. Et j’ai retrouvé mon appétit de lecture. Bien meilleur pour la ligne que les lapins en chocolats engloutis à Pâques !

Votre amie ailée revient aujourd’hui pour vous parler du premier roman « ado » de Guillaume Nail, paru en février 2020 aux éditions du Rouergue. Tracer raconte l’histoire d’Emilie-Jacques Rielin, alias Emjie. Emjie a 17 ans, bientôt 18. Elle habite à Hagenthal, petite commune du Haut-Rhin. Emjie a perdu ses parents dans un tragique accident de la route. 

Recueillie par son oncle Babou, « qu’il l’a vue grandir les soirs de Noël », elle est subitement devenue une orpheline. Une orpheline aux yeux de tous, mais surtout à ses propres yeux. Depuis, elle a des relents de vomi dans la bouche, « ce PUTAIN DE GOÛT FAISANDÉ qui envahit ses narines, inonde son corps fatigué ». Depuis, sa vie se résume à ces quelques mots d’une chanson de Balavoine « et pourtant il faut vivre, ou survivre ». 

Alors, pour combler le manque d’amour et la disparition de ses repères, Emjie se saoule, couche avec des garçons, pleure, tente de se jeter d’un pont. Rattrapée in extremis par son amie Nitsa — sorte de double inversé d’elle-même — la jeune femme se fait la promesse, d’abord inconsciente, de remonter la pente. D’accepter le deuil. De ne plus être l’orpheline. De tracer sa propre route, de tracer son passé, de tracer vers son avenir. 

C’est en regardant un reportage sur le chemin de Compostelle qu’Emjie décide de partir découvrir l’Aubrac. Pourquoi l’Aubrac ? « C’est net. Simple. Limpide (…) Aubrac = oubli = bonheur. Comme un flash. » Tant pis pour les révisions du bac. Tant pis pour sa fête d’anniversaire. « Fuck Hagenthal ». Elle partira le lendemain à l’aube. Commence alors son propre pèlerinage. 

Au début, son amie Nitsa, refusant de la laisser seule, l’accompagne. Tracer, c’est aussi une magnifique histoire d’amitié, comme on peut en connaître à l’adolescence. Une amitié faite de disputes, de phrases qui font mal, de larmes ; une amitié sans faille, sans filtre, sans mensonge d’adulte. 



 
Une amitié qui durera, car il n’y a aucune autre personne sur terre avec qui on peut se trémousser, chorégraphie à l’appui et sans se sentir ridicule, sur Like a Prayer de Madonna. Elles entament l’aventure ensemble, comme si Emjie avait besoin d’un coup de pouce pour sortir de son cocon. Le jour de sa majorité, la chrysalide est presque devenue papillon. Nitsa comprend que son amie peut désormais tracer en solo. 

Le voyage d’Emjie vers l’Aubrac ne sera pas de tout repos et l’itinéraire précisément préparé va connaître des zigzags. Elle perdra ses affaires, ses économies, ses papiers ; se fera grignoter l’entrejambe par une tique ; crachera ses boyaux suite à un McDo trop gras ; dormira dans le sous-sol d’une station essence ; se fera prendre par les orages. Entre abattement, éveil et renaissance, elle va faire la rencontre de gens généreux, prêts à la secourir, l’héberger, la nourrir. Solange, la vieille femme muette, qui saura la faire parler ; Marcello, le sympathique trafiquant de drogue, qui la prendra en stop ; Tiago le pompiste, qui fera d’elle son Ariane de Belle du Seigneur ; Patricia, la pharmacienne réconfortante, avec qui elle passera la nuit. 
 
[PREMIÈRES PAGES] Tracer, de Guillaume Nail

De nouveaux visages, croisés au hasard, qui ne voient pas en elle l’orpheline, mais une jeune femme courageuse, différente, attachante. Et croyez-moi, vous aussi, vous vous attacherez à Emjie.

Guillaume Nail nous offre un road-movie émouvant, tendre, âpre. Il évite avec brio les écueils du pathos, de la pitié ou du défaitisme. La douleur, le deuil, la perte sont abordés avec beaucoup de sensibilité et d’humour. Aucune volonté de généraliser des situations uniques ni de fournir un remède miracle au mal-être et au mal de vivre. Écrit dans le langage des jeunes — les propos sont parfois rudes — l’auteur s’adresse aussi bien aux parents en prise avec les tourments de leurs enfants qui grandissent et se prennent des claques, qu’aux adolescents qui rêvent de tout plaquer parce qu’ils ignorent encore qui ils sont. 

Le rythme de la narration s’adapte à l’humeur d’Emjie : rapide, saccadé, violent au commencement, le ton s’apaise, les mots s’adoucissent et les phrasent s’étirent au fur et à mesure du voyage. L’émotion et la colère font place à l’apaisement et à l’émerveillement.

Nous avons tous un jour imaginé tout plaquer et s’en aller le sac au dos. Certains osent, d’autres renoncent. Il y a différentes façons de tracer, à chacun de nous d’inventer sa voie pour se (re-)trouver. Le lecteur se plaira à barouder avec Emjie sur les sentiers de France et de Suisse, s’inquiètera pour elle lorsqu’elle se retrouvera abandonnée sur une aire d’autoroute ; sourira avec elle quand elle atteindra sa destination. 

Emjie avait un rendez-vous avec le monde et ses trésors, elle avait rendez-vous avec elle-même. Certes, elle est un peu retard, mais elle y est arrivée. Juste au bon moment. Tout peut donc commencer.

Mes jeunes licorneaux et licornettes, à défaut de faire vos devoirs, lisez. Au fil des pages de ce joli roman, vous apprendrez que la vie réserve des surprises, bonnes et mauvaises. Rien n’est jamais perdu, il suffit juste d’une dosette d’optimisme, de quelques grammes d’imagination, d’une fiole d’espoir et surtout, d’une bonne paire de chaussures ! Allez, je file, c’est l’heure de l’apéro, ou de la douche, ou de l’apéro dans la douche ! À bientôt, promis.



Guillaume Nail — Tracer — Le Rouergue — 9782812619212 – 13,50 €


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