Survivre malgré le bonheur de Radu Bata : art poétique du salé-sucré

Cristina Hermeziu - 13.03.2018

Livre - survivre malgré bonheur - poétique salé sucré - Radu Bata poétique


Radu Bata n’aime certainement pas les oreillers bien moelleux quand il s’adonne à des rêveries bilingues et autres raccourcis improbables, surréalistes et jubilatoires, entre les deux cultures qu’il connaît comme ses poches : « je vois le danube / traverser les jeunes filles / dans le jardin / du luxembourg // je vois baudelaire / boire une carafe d’eau-de-vie / sur une terrasse des carpates // je vois cioran et ionesco / deviser à bucarest / entre les mains hardies / d’un salon de massage ».


 

Le poète préfère donc reposer sa tête (remplie de poésettes) sur des nuages. Vu le troupeau de cumulus qu’il apprivoise dans son nouveau recueil (Survivre malgré le bonheur paru chez Jacques André Editeur suit au Philtre des nuages et autres ivresses), on lui soupçonne des pouvoirs qui rendraient jaloux un Merlin l’enchanteur. D’un nuage à l’autre, c’est sur l’arc-en-ciel de la langue que le poète glisse comme sur un toboggan tout en volutes, jouissif. 
 

« ma chère vie, / je te laisse tout : / maison voiture argent / les jours pleins et / les nuits sans // dans mon histoire de survivant / je ne garde / que le cerf-volant. » (Divorce à l’amiable)
 

Ici une salve de clins d’œil malins, là des jeux de mots décalés, partout une effervescence linguistique qui nous intime cette autre définition de la poésette : elle serait, dit le poète, « un poème sans prise de tête », elle est aussi une fête faite aux mots. Chez Radu Bata les mots en fête sautent comme des bouchons de champagne, comme du popcorn salé-sucré qui explose dans un feu de Bengale :
 

« tu as beau être / un océan / si tu n’as pas une île / à tenir dans les bras » (Aphrodite est un fruit de mer)
 

La mécanique de ses poésettes, ni pudiques, ni totalement iconoclastes, donne des palpitations. Feuilleter Survivre malgré le bonheur revient à ramasser des grenades sur le point de sauter mais – miracle ! – au dernier moment, le poète arrive à remettre la goupille de sécurité. Alors on tourne la page :
 

« il y a des poèmes/qui te font l’effet / d’une poule mouillée / dans l’œuf // il y a des hommes / d’état / qui ne sont pas en état // il y a des sujets / qui boivent la tasse / même si leurs verbes sont à sec // et puis il y a des nuages capables / de sortir des pommeaux de douche / de leur chapeau. » (Esprits gazeux Amours liquides)
 

Son lyrisme bannit, paraît-il, les ombres métaphysiques et il y a quelque chose de foncièrement solaire dans ses vers « sans prise de tête ». Et pourtant, qui magnifie mieux un rayon de lumière sinon la douce obscurité de velours ? 

« on écrit / l’éphémère / avec de l’encre / sympathique / et il passe / comme une lettre / à la poste » (Le livre indélébile qui s’efface au toucher)
 

Une mélancolie multicolore se glisse dans les interstices de ces (uni)vers avec l’aide de quelques splendides images offertes par des amis artistes qui eux aussi trempent leurs plumes dans un mélange tendre et malicieux de sourires et de larmes. 
 

Cet album poétique se déguste comme des berlingots joyeux, beaux à voir, sucrés et acidulés sous la langue : plus ça fond, plus ça rend accro. Mais tout plaisir a une fin et il nous faut survivre malgré le bonheur. 


Radu Bata – Survivre malgré le bonheur – Jacques André Éditeur – 9782757003787 – 19 €
 


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Pour approfondir

Editeur : Jacques Andre
Genre :
Total pages :
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ISBN : 9782757003787

Survivre malgré le bonheur

de Radu Bata

«Un volume de Radu Bata ressemble à un écrin dans lequel une jeune femme d'aujourd'hui garde, pêle-mêle, ses parures. Plastique et nacre, laiton mais aussi or, cordelettes et chaînettes enchevêtrées, un camée ou une bague de rockeuse avec une tête de mort, un bracelet à ligne pure mais aussi un pendentif kitsch, porté par non-conformisme et défi. Ou encore un petit chat rose en verre de Murano. Surtout, le poète étend une couche de vernis mélancolique qui atténue le clinquant, laissant scintiller seulement certains points de cette poignée de sonnantes breloques.» (Mircea Cartarescu) «Une collection enthousiasmante de petits poèmes pleins d'allégresse sur le temps qui passe, l'amour et les petites joies de l'existence. Les poésettes sont à peine plus longs que des bâtonnets de haïkus qu'on ne finit jamais de mâchonner pour succuler les sens cachés. Un recueil drolatique et malicieux, versé de plaisir jusqu'au pied ultime.» (Richard Gonzalez). Radu Bata a inventé les poésettes (poèmes sans prise de tête) pour réconcilier ses étudiants avec la poésie. Bien lui en a pris: le bouche-à-oreille et la reconnaissance – Le Prix du Salon du Livre des Balkans pour son premier recueil – ont fait le reste.

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