Syster, de Bengt Ohlsson

Clément Solym - 05.07.2011

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Marjorie est encore une petite fille et doit affronter la disparition de sa sœur aînée, Miriam.

L’histoire se passe à une époque indéfinie, dans un pays non mentionné comme si ces imprécisions traduisaient l’universel. Difficile de vivre cette absence, ce sentiment de mort, la transformation inévitable de la famille (« ils étaient la famille la plus drôle du monde ».), l’évidence que rien ne sera plus comme avant au seuil d’une adolescence qui suscite déjà tellement d’interrogations et de transformations. C’est pour tout cela sans doute que Marjorie va passer quelques jours chez sa tante Ilse ; pour sentir l’éloignement du drame, atténuer le traumatisme bouleversant et continuer à vivre, malgré tout.

Cette distance va permettre à Marjorie de se construire, d’être elle-même, de grandir au-delà du poids de cette tragédie, de se libérer aussi. Car Marjorie a du mal à exister depuis que sa sœur a disparu. Elle est embarrassée de ne pas ressentir le chagrin et la douleur qu’il conviendrait, hésite sur son attitude, tiraillée entre ce qu’elle ressent réellement et ce que les autres attendent d’elle : « Marjorie était sur le point de dire qu’elle allait bien, mais elle se ravisa : cela aurait peut être paru bizarre. Elle se demandait comment elle fallait qu’elle aille. »

Marjorie est l’expression même de la rivalité naturelle entre sœurs qui ne peut plus s’exprimer aujourd’hui, décemment. Souvent sa sœur l’a empêchée d’être elle-même, l’a brimée dans l’expression de sa personnalité, l’a rendue jalouse et en colère, quelquefois malheureuse et triste. Et aujourd’hui, Marjorie ne peut plus exprimer ce qui la faisait être ; depuis la disparition de sa sœur, elle n’existe plus. « La disparition de Miriam se dressait devant elle dans toute sa gravité, si grande et si sombre qu’il lui semble être elle-même réduite à la taille d’un petit pois ». Presque coupable d’être en vie : « Elle aurait voulu cesser d’exister. Au moins jusqu’à ce que Miriam revienne. Par amour pour papa et maman, pour qu’ils ne pensent à rien d’autre qu’à retrouver Miriam. »

Le séjour chez sa tante Ilse, si prévenante et douce, permet à Marjorie de se libérer. Sorte de guide, elle conduit Marjorie au plus profond de ses sentiments, fait naître une personnalité et transforme peu à peu l’enfant en femme, lui ôte ce sentiment de culpabilité, lui transmet une force, soulage ses questionnements et change son regard sur la famille en lui racontant notamment des bribes de l’histoire personnelle de son père ; en révélant combien le poids de l’hérédité place l’être humain dans une fragilité inévitable.

Dans une ambiance par moments presque irréelle, aux images surprenantes et chargées d’émotion, empreintes de subtilité, Marjorie s’échappe de la tragédie et s’éveille alors. « Marjorie avait un peu mal à la tête. Elle avait dormi si longtemps que tout son corps se lamentait. Mais c’était une sensation de clarté, la sensation que quelque chose était terminé, que la fièvre avait quitté son corps, qu’elle pourrait retourner à l’école le lendemain- s’il y avait eu école. Sur son visage persistait un sourire qu’elle ne parvenait pas à contenir […] Elle se sent bien. Dans un état de bien être où il fait bon se laisser flotter. »

Roman d’apprentissage sensible, si intime qu’il aurait pu être écrit à la 1ère personne, servi par un style épuré et sobre qui traduit toute la délicatesse
, la discrétion des personnages et le drame très personnel qu’on n’ébruite pas, qui se vit resserré, loin des autres. Cette distance que le lecteur perçoit, qui le place par moments un peu à l’écart, comme un étranger mais qu’il accepte, par retenue exprime sans doute au mieux l’ambivalence du roman, à la fois secret et réservé mais aussi touchant et familier.

(Traductrice : Anne Karila)

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