Tangerine, la valse à deux temps de la ville labyrinthe

Raphaëlle de Lafforest - 02.07.2019

Livre - Roman Tanger - Tangerine Mangan - Harper Collins


THRILLER ETRANGER - Cloîtrée dans cet appartement qu'elle ne quitte que pour contrer l'assaut répété de ses souvenirs, Alice mesure peu à peu qu'elle n'échappera pas à ce passé qui l'obsède. Mariée à un homme qu'elle n'aime pas dans une ville qu'elle abhorre, elle se laisse gagner par l'anxiété. Alors que les désirs d'indépendance exaltent les Tangérois et échauffent les esprits, Tanger, fourmilière labyrinthique, semble être le parfait miroir des tribulations qui la traversent.
 

Le soleil radieux, le thé à la menthe, les couleurs chatoyantes des costumes qu'arborent les femmes du Rif, les conversations passionnées des commerçants, le joyeux tumulte de la vie tangéroise ne sont pour Alice qu'asphyxie, désordre et débauche.  

À cet égard, Christine Mangan joue avec brio des effets de miroir entre contexte historique, géographie urbaine et pérégrinations intellectuelles au service de l'intensité du récit. L'entrée dans l'intrigue se fait sur la description simultanée (dans le temps de l'histoire) de Tanger par les deux personnages principaux, Alice et Lucy.

Alice observe la ville de son balcon et exprime le sentiment de terreur qu'elle lui inspire :
 

Le mardi était jour de marché. Pour moi mais aussi pour toute la ville, les femmes du Rif qui descendaient de la montagne en annonçaient le début, avec leurs paniers et leurs charrettes débordant de fruits et de légumes, chacune flanquée de deux ânes. […] Ces jours-là, le soleil semblait plus éblouissant, plus chaud, je sentais sa brûlure intense sur ma nuque […] Mais le lundi, je le savais, était toujours un faux espoir, un réconfort illusoire avant le retour du mardi qui me voyait forcée d'affronter son tourbillon chaotique.

 

De son côté, Lucy s'émerveille du paysage qui s'offre à elle du pont de son bateau qui entre dans le port de Tanger :
 

Le soleil dardait ses rayons tandis que je m'appuyais contre le bastingage. […] Je m'empressais d'attraper ma valise, après tous ces mois passés à rêver des splendeurs de l'architecture mauresque, des souks aussi animés que labyrinthiques, des mosaïques bigarrées et des ruelles aux couleurs éclatantes.


Tout au long du roman, Lucy utilisera des termes évoquant le rêve et l'exotisme pour décrire la ville et les situations quand les descriptions d'Alice n'auront de cesse d'emprunter aux champs lexicaux de l'illusion déçue et de la perdition.

Pivot de la description initiale, l'appréciation diamétralement opposée qu'ont les deux narratrices de l'effet du soleil sur leur humeur installe entre elles une distance incompressible qui se poursuit tout au long du récit et participe à le structurer selon une logique binaire, entraînant le lecteur dans une oscillation permanente.

Quand Alice plonge dans la dépression, Lucy, elle, est virevoltante, s'adapte vite à la vie tangéroise, se fait des amis en quelques jours, enfile les tenues vestimentaires adéquates et se laisse émerveiller par cette ville qu'elle trouve si riche. Elle semble s'y fondre facilement, un peu trop peut-être. Avec son arrivée à Tanger, les autres personnages sont relégués à l'arrière-plan, pions secondaires d'une intrigue dont elle tient les ficelles.
 
Jouissant de l'instabilité psychologique soupçonnée d'Alice, Lucy étend son emprise et, administrant le poison de son esprit retors, fait basculer le fragile équilibre de la vie de son amie. 
 
Tout concourt à installer une atmosphère pesante autour de l'arrivée de Lucy : le malaise qui exhale des souvenirs unissant les jeunes filles, l'atmosphère suffocante de la ville, les soupçons de John, et ce Joseph (aussi appelé Youssef) qui semble toujours surgir de nulle part.
 
Parallèlement au mouvement oscillatoire décrit plus tôt, Christine Mangan joue du balancement entre passé et présent. Le lecteur découvre petit à petit ce qui semble lier le destin des jeunes femmes à mesure des souvenirs que celles-ci daignent lui délivrer.

Clé du récit, ce passé parcimonieusement livré permet d'installer la tension narrative de l'ouvrage. Ces mouvements, d'un personnage à l'autre et du passé au présent sont renforcés par l'enchevêtrement schizophrénique qui semble caractériser le personnage de Lucy.

Ligne de crête sur laquelle le lecteur manque de vaciller tout au long du roman, Lucy la tangerine change d'identité, à l'image de Tanger que l'on appelle tantôt Tingis ou Tingi. Entre doute et folie, ce va et vient permanent entraîne inlassablement le lecteur à la quête de l'élément manquant qui fera éclater la vérité au grand jour.  

Avec Tangerine, Christine Mangan offre un mille-feuille d'identités, de personnalités, de géographies et de temporalités, réussissant l'exploit de perdre le lecteur dans les méandres de la ville et de la complexité humaine.
 
Raphaëlle de Lafforest


Christie Mangan, trad. anglais (US) Laure Manceau – Tangerine – Harper Collins – 9791033902270 – 20 €


Commentaires
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Pour approfondir

Editeur : Harpercollins
Genre :
Total pages : 320
Traducteur :
ISBN : 9791033902270

Tangerine

de Mangan, Christine(Auteur) Laure Manceau(Traducteur)

Tanger, 1956. Alice Shipley n'y arrive pas.Cette violence palpable, ces rues surpeuplées, cette chaleur constante : à croire que la ville la rejette, lui veut du mal.L'arrivée de son ancienne colocataire, Lucy, transforme son quotidien mortifère. Ses journées ne se résument plus à attendre le retour de son mari, John. Son amie lui donne la force d'affronter la ville, de sortir de son isolement.

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