Terminus Belz : Avis de rafales mafieuses sur île bretonne

Cécile Pellerin - 09.01.2014

Livre - île bretonne - pêche en mer - légende bretonne


Emmanuel Grand, avec ce premier polar et premier roman, propose au lecteur un embarquement immédiat pour l'île bretonne de Belz. Ne la cherchez pas sur une carte ; elle n'existe pas mais ressemble étrangement à celle de Groix, vers laquelle on s'achemine depuis Lorient. «  On l'appelle Enez Ar Droch'. Ca veut dire l'île des fous. »

 

Marko, d'origine ukrainienne, est en fuite depuis sa tentative d'émigration clandestine qui a mal tourné. Poursuivi par une mafia roumaine peu tendre et sans états d'âme, prête à tout pour se venger d'avoir été flouée, il espère trouver sur l'île un refuge provisoire. «  Disparaître. Se faire oublier. Partir loin sans laisser d'adresse et sans laisser de trace. »

 

Embauché par  Joël Caradec, un marin-pêcheur rustre et peu bavard, il embarque à bord de la Pélagie,  brave le mal de mer avec difficulté et s'immerge peu à peu dans le métier rude de la pêche. « Tous les pêcheurs de Belz avaient plus ou moins le moral en berne. Le métier était devenu infernal […] Avant il fallait travailler dur pour gagner sa vie. Aujourd'hui il fallait travailler comme un chien pour survivre. ». Mal accueilli par la confrérie, qui voit en lui un usurpateur, (« renvoie l'étranger chez lui, merde. Si t'as besoin de monde, y a des gars qui demandent que ça, ici. ») il parvient néanmoins à se lier d'amitié avec quelques habitants dont le libraire, « aux longs cheveux blonds et gras » l'institutrice, charmante « au sourire magnifique, totalement désarmant » ou même le curé de la paroisse, « soldat du Christ, qui complique la tâche du démon. »

 

Préservé un moment de la furie des Roumains, il est vite rattrapé par la violence et la peur. Il se passe des choses curieuses sur l'île, des phénomènes mystérieux et redoutables, dont seules les légendes bretonnes semblent connaître l'issue. C'est de cette ambiance très trouble, à la tonalité toute fantastique par moments, peuplée à la fois de souvenirs lointains et  d'événements plus récents, que Marko va tenter de s'échapper. Mais l'Ankou rôde, plus effrayant encore que Dragos, le caïd roumain. « Un squelette habillé de noir, une sorte d'animal fantastique, moitié corbeau, moitié loup. »

 

Le ton est vite donné. Sec, vif et sans temps mort, oscillant  sans s'interrompre, entre un rythme plus lent (mais jamais trop long)  dédié aux passages du huis-clos îlien (où l'on roule en 4L) et un autre rythme plus effréné,  lorsqu'il s'agit de suivre  le road-movie intégrant  Dragos (qui roule en Audi Q7).

Tour à tour, grâce à une construction solide et très efficace, évitant toute rupture avec le fil de l'histoire, le lecteur navigue d'un lieu à un autre, d'un écueil à un autre sans jamais sombrer dans l'ennui ou le brouillard. Il avance avec envie, sous tension permanente, entre excitation et crainte, plaisir et impatience et savoure ces ambiances opposées mais toutes deux toniques comme un air marin.

 

Un roman bien documenté, respectueux du milieu austère et éprouvant de la pêche marine, exclusivement masculin. « Les gens de l'île ont une vie difficile. La pêche est un métier éprouvant. De plus en plus dur. Le travail commence à se faire rare, le poisson aussi et il y a ce pétrole qui prend tout le monde à la gorge. » Quelques passages aussi rappelant ça et là les expéditions lointaines de ses personnages et l'histoire passionnante des Terre-neuvas, réellement enthousiasmantes pour un lecteur-voyageur.

 

Connaissance maîtrisé aussi lorsqu'il évoque la chute du communisme en Ukraine (« Avant il n'y avait rien. Aujourd'hui il y avait plein de choses qu'on ne pouvait pas se payer »), l'immigration clandestine (les filières illégales hors de prix) ou le contrôle de la mafia dans les pays de l'Est. Tout cela donne de l'envergure au récit, un solide ancrage à la réalité qu'il ne délaisse que pour mieux évoquer une part du folklore légendaire breton (cf. Anatole Le Braz) et apporter ainsi à son histoire une couleur locale incontestable, que certains pourront trouver un peu appuyée parfois ( tous les Bretons ne s'appellent pas Pierrick, Yves, Le Bihan ou Bellec, Fanch' ou Lozachmeur…)

 

Mais il n'empêche, même si la fin n'est peut-être pas à la hauteur de l'intrigue, un brin décevante, Emmanuel Grand surprend son lecteur, de bout en bout, captive sans effort, a su trouver un rythme très personnel et original et son héros, au caractère bien trempé mais bourré d'humanité attache forcément.

 

On a bien envie, après lecture, de connaître la nouvelle destinée de Marko et de faire un saut sur l'île.

Rendez-vous à Lorient. Le «Saint-Tudy » est à quai.

 

Terminus Belz fait partie de la 1ère sélection du prix RTL-Lire 2014.