“Terminus Berlin” : la meilleure fin est toujours celle que l'on choisit

Maxim Simonienko - 13.02.2019

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ROMAN ÉTRANGER — Terminus Berlin clôture à merveille l'œuvre singulière d'Edgar Hilsenrath, qui nous a quittés le 30 décembre 2018. Avec cet ultime roman paru en 2006 en Allemagne, l'écrivain avait mis un point final à son métier, en jugeant avoir tout dit. Déporté, rescapé des camps et émigré aux Etats-Unis, Hilsenrath nous ramène dans le Berlin d'après-guerre pour en découdre avec les fantômes de l'Holocauste.


Joseph Leschinsky, surnommé Lesche, est un écrivain raté — au sens américain du terme. Ses livres écrits en allemand, sa langue natale, ne font pas l'unanimité chez les éditeurs, même après leur traduction. Les stocks ont du mal à s'écouler et sa popularité est quasi nulle. Sans femme ni argent, le héros décide alors de quitter les Etats-Unis, après plus de trois décennies d'exil, pour retourner en Allemagne. 
 

La mauvaise foi allemande taillée par l'ironie


Sous la plume de Lesche, chaque événement devient un conte, un article ou une suite d’anecdotes, avec ses aventures et ses rebondissements. Le romancier apparaît rapidement sous les traits d’un clown triste, alternant les registres, jonglant avec les genres, sans jamais s’interdire l’humour et la dérision. Prostitution, pauvreté, chute du Mur de Berlin, la ruée des habitants de Berlin-Est vers Berlin-Ouest... Bref, inutile de chercher le politiquement correct.

À l’image du peuple allemand, Lesche finit par se perdre dans ses récits et ne rien élucider concernant le passé nazi. C’est cette passivité qui est reprochée au peuple allemand tout le long du roman, une passivité qui lui a empêché de cicatriser ses plaies encore béantes.
 

Les séquelles douloureuses du nazisme


À Berlin, tout n’est pas tout beau, tout rose. La ville est coupée en deux, même après la chute du Mur, et malgré les apparences, les nazis rôdent toujours. Portes régulièrement taguées de croix gammées, d’insultes antisémites, lettres de menace... Le quotidien de Lesche n’est pas facile. Cependant, il ne veut ni déménager ni prendre un numéro de téléphone secret, refusant de se soumettre de nouveau à l’exil.

Ces persécutions lui rappellent rapidement sa jeunesse, d’abord en Allemagne puis dans les forêts polonaises. Par envie d’en découdre, Lesche se met à la recherche d’un garçon qui le lynchait en classe, à cause de ses origines juives. Avec ses allures parodiques d’un mauvais thriller, cette traque met en avant une autodérision touchante, où le narrateur prend un malin plaisir à torturer le personnage, selon différents scénarios possibles et totalement loufoques.
 

La langue allemande, sublime amante


« Je suis amoureux de la langue allemande », avoue Lesche au début du livre. Son retour au bercail n'est pas seulement un retour aux sources, mais également une quête vers la réconciliation avec ses origines et son métier d'écrivain.

En effet, le but ultime de l'auteur est de publier son roman Le Juif et le SS, dans sa langue natale, au sein de son pays. Malheureusement, son souhait a du mal à être exaucé, pour des raisons qui paraissent évidentes au vu du titre. Humour et holocauste ne faisaient pas bon ménage, à l'époque...

Néanmoins, à force de fréquenter les différents bars de Berlin, le héros se familiarise avec plusieurs écrivains et éditeurs juifs, grâce auxquels il s'intéresse progressivement au génocide arménien, quasiment passé sous silence. Au-delà de ses anecdotes folkloriques, Hilsenrath aborde ici un parallèle intéressant en comparant les deux grands génocides du XXe siècle. Degré de culpabilité, nombre de morts, comportements migratoires, coutumes... De quoi avoir de la matière pour un nouveau roman, selon Lesche.

Pour terminer, un petit extrait choisi : 

– Mais en fait, est-ce que tu crois à quelque chose ?
– Au pouvoir de l’amour. Bien qu’en amour, je n’ai jamais eu de chance.
– C’est dû à quoi ? demanda Nadja […]. À cause de l’Amérique ?
– Oui, l’Amérique est un pays obsédé par la réussite. Les femmes en particulier sont attentives à ce que l’homme qu’elles choisissent soit un gagneur. Rien n’est plus suspect à leurs yeux qu’un raté.
– Tu étais un raté ?
– Selon les critères américains, oui. Mes bouquins n’étaient pas des best-sellers, et je gagnais ma vie comme laveur de voitures, coursier et serveur. C’est le degré le plus bas de l’échelle sociale.
– Mais les qualités intérieures ?
– En Amérique, elle ne compte que si la réussite est visible.
– À t’entendre, on pourrait croire que tu détestes l’Amérique, dit Elfriede.
– Je déteste l’Amérique comme je déteste les nazis, bien que ce ne soit pas une bonne comparaison, dit Lesche. Je crois que les nazis m’ont refusé le droit à l’existence parce que j’étais juif. En Amérique, le droit à l’existence m’a été refusé car je n’avais pas de succès.



Edgar Hilsenrath, trad. allemand Chantal Philippe - Terminus Berlin - Le Tripode - 9782370551580 - 19 €

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