The girls : Le roman hippie choc d'Emma Cline

Cécile Pellerin - 12.09.2016

Livre - Littérature américaine - secte - Charles Manson


Totalement déconcerté, presque sous emprise, saisi immédiatement par le magnétisme de l'écriture,  une précision et un sens de l'observation intimidants, une finesse psychologique impressionnante, le lecteur n'a pas d'autre choix que de se laisser posséder et envahir par le récit tourmenté d'Evie Boyd.

 

Même après avoir refermé le livre, l'atmosphère troublante du ranch et de la communauté hippie, la fébrilité et l'égarement de la narratrice, la fascination pour le personnage de Suzanne déstabilisent encore, perturbent un moment notre discernement. La sensation furtive, mais vertigineuse et envoûtante, en même temps effrayante d'avoir pu éprouver, le temps d'une histoire, la même ferveur électrique et incontrôlable attirance pour cet « océan profond ».

 

L'histoire se passe en 1969, dans le nord de la Californie. Evie a quatorze ans et vit seule avec sa mère divorcée et peu présente (« aussi molle et malléable que de la pâte à pain »). Désœuvrée, souvent solitaire, elle voudrait plaire, attirer le regard des autres sur elle. « Je m'habillais de façon à provoquer l'amour ». Insatisfaite de ses relations amicales, disponible et vulnérable, elle est vite attirée par un groupe de jeunes filles hippies qui vivent en communauté dans une ferme délabrée.

 

Hypnotisée par l'une d'elles, Suzanne, Evie délaisse de plus en plus le domicile familial pour vivre avec le groupe, conduit par Russell, le gourou. Là, parmi la crasse et l'inconfort, l'insolence, elle goûte à la liberté, découvre les plaisirs sexuels, l'alcool et la drogue, se détache de son quotidien, vole sans scrupule, vit dans l'instant, n'a plus peur. « Je me contorsionnai de bonheur […] je rayonnais ; j'avais envie de tout aimer. »

 

À la dérive, marginale et désorientée, mais comme invulnérable, inspirée par Suzanne, son obsession, elle est prête à tout, « aveugle et avide », amoureuse.

 

 

À travers cette histoire qui s'inspire de celle de la secte de Charles Manson (tristement célèbre notamment pour une série de crimes dont celui de Sharon Tate en 1969), Emma Cline, offre au lecteur un portrait saisissant de jeunes filles et de la période confuse que représente souvent l'adolescence.

 

Peut-être la différence d'âge si ténue entre l'auteur et ses personnages féminins renforce-t-elle la virtuosité des descriptions, la finesse et la précision des détails. En tout cas, l'ambiance est absolument palpable. Les moindres gestes et attitudes d'Evie comme de Suzanne, leur complexité, perceptible et pénétrant imprègnent de toutes parts celui qui lit. Les deux héroïnes semblent alors tellement proches, omniprésentes.

 

Sans doute l'écriture poétique, inattendue, très singulière, à la fois abrupte et subtile, très habile n'y est-elle pas étrangère non plus. Brillante à capter à la fois l'innocence et la perversité des jeunes femmes, elle exhale avec autant de grâce leur sensualité et érotisme, s'empare de leur fragilité ou de leur détresse. Exhaustive et impressionnante. Époustouflante.

 

Racontée à distance pourtant (la narratrice se souvient), l'histoire frappe par son extrême densité, sa durée très resserrée et la forte présence qu'elle occupe dans l'esprit du personnage, donnant l'impression qu'il lui est impossible de s'en détacher. Définitivement oppressante. Comme un manque.

 

Une lecture stupéfiante, accaparante, envahissante. Insensée et foudroyante.


Pour approfondir

Editeur : Table Ronde
Genre : littÉrature...
Total pages : 330
Traducteur : jean esch
ISBN : 9782710376569

The Girls

de Emma Cline

Le Nord de la Californie, à l’époque tourmentée de la fin des années 1960. Evie Boyd a quatorze ans, elle vit seule avec sa mère, que son père vient de quitter. Fille unique et mal dans sa peau, elle n’a que Connie, son amie d’enfance. Mais les deux amies se disputent dès le début de l’été qui précède le départ en pension d’Evie. Un après-midi, elle aperçoit dans le parc où elle est venue traîner, un groupe de filles dont la liberté, les tenues débraillées et l’atmosphère d’abandon qui les entoure la fascinent. Très vite, Evie tombe sous la coupe de Suzanne, l’aînée de cette bande, et se laisse entraîner dans le cercle d’une secte et de son leader charismatique, Russell. Caché dans les collines, leur ranch est aussi étrange que délabré, mais aux yeux d’Evie, il est exotique, excitant, électrique, et elle veut à tout prix s’y faire accepter. Tandis qu’elle passe de moins en moins de temps chez sa mère, et tandis que son obsession pour Suzanne va grandissant, Evie ne s’aperçoit pas qu’elle s’approche à grands pas d’une violence impensable, et de ce moment dans la vie d’une adolescente où tout peut basculer. Dense et rythmé, le remarquable premier roman d’Emma Cline est saisissant de perspicacité psychologique. Raconté par une Evie adulte mais toujours cabossée, comme jamais remise de son expérience sectaire ni de son enfance ballotée, il est un portrait indélébile des filles comme des femmes qu’elles deviennent. Il est aussi le tableau très documenté d’un monde parallèle et inquiétant. Celui d’une secte qui n’est pas sans rappeler la tristement célèbre Famille de Charles Manson, dont la légende noire flotte au-dessus de Hollywood depuis près d’un demi-siècle.

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