Toffee et moi : la douceur du caramel sur l'amertume de la vie

Fasseur Barbara - 01.09.2020

Livre - Sarah Crossan - Toffee et moi - Rageot


YOUNG ADULT ETRANGER - Dans Toffee et moi, Sarah Crossan s’attèle une nouvelle fois à dénoncer la normalisation d’une violence devenue quotidienne avec toujours la même sensibilité découverte dans ses autres romans : Inséparables, Swimming pool ou encore Moon Brothers. De retour en Angleterre, comme la marée dépose sur la grève des bribes de destins, les solitudes de deux femmes vont se croiser sur les côtes de Cornouailles. Allison deviendra Toffee pour s’offrir un brin de vie en sursis aux côtés de Marla qui, laissée seule par les années qui passent sans s’arrêter, s’étiole et s’oublie.


 
Ce jour-là, son père porte le coup de trop. Le visage mutilé, Allison fuit pour survivre, elle sera dès lors orpheline pour s’en sortir. Trop jeune pour être seule, trop âgée pour supporter la violence, sur les routes d'Angleterre, pensant trouver la liberté, Allison a tout perdu. Ne lui reste de l’enfance que des bleus à l’âme et cette ultime brûlure, tache indélébile qui lui barre le visage et lui crame l’identité. « Une fille déjà abîmée, abandonnée, toute seule. » Elle voudrait oublier que personne ne semble se souvenir d’elle, qu’elle semble laisser moins de traces que les coups qui lui sont infligés. « Personne n’était prêt à endurer toute cette souffrance qui venait quand on l’aimait. Personne d’autre sauf moi. »
 
Alors, il faut aller de l’avant. Sous le crachin de Cornouailles, mais loin des averses de coups, pour essayer d’oublier, pour laisser derrière elle ce que ses épaules sont trop frêles pour porter. À la dérive, ballotée de bus en abris de jardin devenu palais clandestins, elle rencontre Marla. Marla, qui cherche à revenir sur ses pas, à rattraper le passé qui lui file entre les doigts, à déchiffrer ses souvenirs qui chaque jour s’étiolent en même temps que son esprit. « Je suis une fille qui essaie d’oublier. Marla, une femme qui veut se souvenir. »
 
Marla et « sa voix infusée de désespoirs » qui lui supplie de ne pas partir, de ne pas s’enfuir comme un nouveau souvenir perdu. Deux désespoirs se croisent, se rencontrent et se complètent, l’un courant vers le futur et l’autre s'agrippant au passé. Allison veut oublier avant même d’avoir des souvenirs, là où Marla se raccroche aux échos flous d’une vie passée. Dans un silence criant de douleurs tues et contenues, enfin elles sont écoutées et entendues, pourtant si loin de leurs proches et proche de l’inconnu(e). Elles se retrouvent au milieu, au présent et c’est purement déchirant.
 
Marla offre une seconde chance à Allison en lui présentant une nouvelle vie, celle de Toffee. Par emprunt, par procuration, les deux femmes retrouvent la douceur d’un quotidien à deux, en suspens. L’innocence d’un pas de danse, d’une séance de pâtisserie à deux, la douceur d’un gâteau partagé sont autant de souffles dans la course du temps. Il faut continuer d’espérer « jusqu’à ce que le temps répare le monde » et prendre le temps de réapprendre que « l’amour n’est pas obligé de faire mal. » Mais existe-t-on réellement privé de son nom, sans adresse, ne vivant qu’à travers les souvenirs d’une vieille femme qui oublie et s’efface ?
 
Dans cette vie à deux vitesses, où Marla se libère de la prison d’un passé hanté par ses souvenirs en ruines et où Allison reprend goût au présent dans une peau qui n’est pas la sienne, elles s’offrent une nouvelle liberté. Loin de tout ce qui leur échappe, de la peur et de la culpabilité de vivre et d’oublier, elles construisent ensemble ce que les autres n’ont jamais su leur donner. Et pour témoin, tout au long du récit, le visage d’Allison renaîtra de ses cendres, sa cicatrice extérieure suivant sa guérison intérieure comme un phœnix.
 
[ Premières pages ] Sarah Crossan - Toffee et moi 

Dans Toffee et moi, Sarah Crossan n’hésite pas à s’attaquer à des sujets graves avec la douceur et le lyrisme qui lui sont propres, toujours portés par une écriture en vers libres. À travers un nouveau parcours, de nouvelles figures, l’auteure dénonce l’enfermement de la stigmatisation et les difficultés d’intégration engendrées par la différence, quelle qu’elle soit. À grands coups d’images et de poésie, l’auteure expose une nouvelle fois la violence devenue invisible.
 
Violence familiale, conjugale, violence faite aux femmes, aux enfants, aux personnes âgées, violence silencieuse et normalisée, faute d’alternative, faute de dénonciation. La violence qui nous est faite mais aussi celle que l’on se fait, que l’on apprend à supporter, à normaliser, que l’on pense mériter, maîtriser ou même avoir le droit de perpétrer. Des victimes qui se pensent bourreaux, forcées de devenir coupables de crimes qui n’existent pas. Car après tout, si ce n’est pas moi, alors qui ? Alors pourquoi ?
 
Sarah Crossan, trad. Clémentine Beauvais - Toffee et moi - Rageot - 15,90€ - 9782700273915


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